J'ai reçu aujourd'hui, ma bonne amie, tes lettres de Paris, nos 2 et 3. Je suis rassuré sur la longueur des miennes par le volume des tiennes. Comment te remercier assez de ces bonnes et excellentes lettres qui, aujourd'hui, font ma seule consolation?
Oui, mon amie, je sais que tu m'aimes, que tu m'aimes comme je veux l'être, de la seule manière qui jamais m'ait convenu et qui seule a pu me fixer deux fois de ma vie—et pour la vie! Le temps et l'absence ont usé ces relations, pas de mon côté mais de la part de mes amies; je t'ai mandé l'histoire de ma vie; tu la sais, aux noms près, aussi bien que moi. C'est de Francfort que t'est arrivée la lettre avec ma confession générale; je n'ai eu ni cesse ni repos avant que je ne l'eusse déposée entre tes mains. Tu me dis, dans l'une de tes dernières lettres, que parmi les personnes que le public me donne, tu n'en as pas trouvées qui fussent dignes de mes hommages? Il en va de la réputation relativement aux rapports de la vie comme de toute autre. L'on m'a donné beaucoup de femmes auxquelles je n'ai jamais pensé; j'ai été dans des rapports bien peu romanesques avec beaucoup que le public a toujours ignorées. Je n'ai jamais eu de ces rapports que dans des moments de pleine liberté et j'ai été malheureux.
Tout ce qui ne vient pas du cœur en moi, mon amie, est mauvais, sec et aride. J'ai un cœur qui n'a pas deux faces, qui n'est point partagé en cases: on peut l'occuper, mais alors on l'a tout entier; la place prise, il n'y en a point d'autres.
Conçois-tu, mon amie, toi, telle que tu es, qu'il y a des femmes—et il en existe beaucoup—qui ne veulent pas du cœur? Eh bien, je réponds du fait, je te l'ai dit et tout ce que jamais je te dirai est vrai, que je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamais dit à une femme que je l'aimais, quand je n'éprouvais pas de l'amour. Crois-tu que la découverte de ce manque de sentiments les ait rebutées? Je te cite, comme preuve vivante, la personne contre le bras de laquelle tu as donné dans le salon de Stuart[ [225] et qui t'a fait peur. Je te remercie du sentiment de la peur: c'est un rapport de plus que tu as avec moi. J'ai dit cent fois à cette personne que je la détestais, elle a trouvé dans le fait un motif d'amour-propre; il lui a paru plus satisfaisant de vaincre le sentiment de la haine que de vivre de celui de l'amour. Comme cela lui a réussi! Elle a cru me connaître, elle ne m'a jamais connu. Elle a voulu me subjuguer et l'on ne me subjugue jamais. C'est moi, mon amie, qui me rends à l'être qui réunit ce que je veux; et cet être doit avoir toutes tes qualités, peut-être même tes défauts. Je ne scrute pas avec moi-même, je suis la voie de mon cœur, car jamais elle ne m'a trompé. Il n'est pas un être au monde que j'ai aimé ou que je pourrais aimer que tu n'aimerais de ton côté. Commence par t'aimer pour l'amour de moi; combien j'éprouve tout ce que tu éprouves et tout ce que tu dis si bien! Oui, mon amie, l'on n'aime pas, ou bien l'on a le malheur d'aimer un être indigne de ce sentiment si saint, si l'on ne se sent pas porté au bien par ce même sentiment qui exclut tout, excepté ce qui est généreux, noble et bien! Tu es bonne—car si tu ne l'étais pas, je ne t'aimerais pas—tu deviendrais meilleure dans un contact suivi avec moi. Il m'en irait tout de même près de toi. Mon amie est ma récompense; je veux la mériter; je me mépriserais si je ne la méritais pas; je mourrais le jour où je croirais devoir me mépriser! Crois-tu qu'avec ce sentiment, l'on puisse aimer souvent!
Je ne me permets pas de juger le propos que t'a tenu W...[ [226]. Il peut être bon et mauvais. Bon, s'il croit pouvoir t'arrêter sur une voie parsemée d'épines et, par conséquent, de peines et de privations. Mauvais, s'il y a cherché un moyen de vues personnelles.
Mon naturel, mon amie, est bienveillant, et j'adopte toujours de préférence la bonne version; il faut me prouver la seconde. La comparaison entre ses libertés et les miennes est sotte et je ne la lui pardonne pas. Ce n'est pas toi, mon amie, qui aurait dû—entre vous deux—entrevoir que ce qui ne se peut pas est placé hors de la possibilité et par conséquent, certes, encore davantage hors de facilité. Ce n'est pas à lui, au reste, que je prouverai ce qui est possible, mais à toi.
Un autre sot propos est celui de mes compatriotes qui prétendent que je fais ce que je veux, et que c'est pour cela que l'Empereur va en Italie. Je m'entends dire ce mot vingt fois l'an. Voici le fait: l'Empereur fait toujours ce que je veux, mais je ne veux jamais que ce qu'il doit faire. Il en a la conviction; il ne me demande plus guère et j'en fais autant de mon côté. Nous sommes, tous les deux, les êtres les plus faciles à trouver et, par conséquent, à calculer dans leurs volontés et dans leurs faits. Il en est ainsi pour tout et en tout. Une preuve certaine que la thèse s'arrête à la simple convenance, tourne dans ce moment-ci bien contre nous. Si l'Empereur faisait tout ce qui me convient, certes nous n'irions pas au Midi, tandis que mon bonheur est couvert par toutes les brumes du Nord! Mon amie, tu me jugerais mal si tu croyais que j'en veux pour cela à l'homme que j'aime le mieux au monde. J'en veux à ma place, et il ne me faut pas cette nouvelle contrariété pour la détester. L'Empereur sait que le plus grand sacrifice que je puisse porter à lui, à mon pays, c'est celui que je lui porte en étant ce que je suis: il sait que c'est celui de la vie. Il ne sait pas ce qu'il me coûte dans ce moment! S'il le savait, il me plaindrait et il m'emmènerait! Et W... serait amené tout comme moi et moi j'irais dans sa position à Londres tout comme il y va[ [227]! Comme lui, j'irais où je voudrais aller!
Nos rapports, ma bonne D[orothée], ne sont pas ceux de quelques jours; ils trouveront leur terme avec notre existence. Tu vois que je compte sur toi, tout comme je me donne à toi. Au bout d'une carrière que je désire longue, tu me rendras la justice que jamais je n'écris le roman; mon âme est toute positive et par conséquent toute historique, toute à la vérité. Je ne me fais illusion sur rien—on m'a plaint vingt fois de ce fait,—ce ne sont que de bien pauvres âmes que celles qui peuvent fonder des plaintes sur une pareille disposition!
Le bonheur, pour moi, est une réalité, la plus vraie, la plus effective qu'il y ait. Comment avec une âme trempée ainsi, pourrais-je trouver du bonheur dans une illusion? Je la découvrirais tôt ou tard; je n'ai pas besoin de chercher le vrai en toutes choses, je tombe dessus; je n'y ai point de mérite car je n'ai qu'y faire. Or, de toutes les réalités, la plus forte pour moi, c'est l'amour; sois certaine que les personnes qui croient qu'il faut de l'illusion en amour ne sont pas assez fortes pour savoir aimer. Que l'on ne dise pas qu'il y a de l'illusion à aimer telle ou telle personne—le principe est faux. La convenance est individuelle et elle est placée hors du calcul de tout autre que de l'être pour qui elle existe. Il n'est pas un être qui soit fait pour être aimé de tout le monde, tout comme il n'en est peut-être qu'un seul que l'on puisse aimer de tout son amour!—Je suis bien abstrait, mon amie, mais je suis sûr que tu me comprends.
C'est sur ce principe qui, chez moi, est un sentiment, que se fonde le calme que j'éprouve quand j'ai rencontré l'amie qu'il me faut. Je n'ai pas la prétention que cette amie soit jugée par tout le monde telle que je la juge—j'en serais peut-être même fâché. Je ne suis pas jaloux, car je croirais insulter mon amie; je puis être exposé à plus de risques qu'un autre—n'importe. Je puis me faire des illusions dans cette carrière de confiance; eh bien, bonne amie, j'aimerai encore jusqu'à ces illusions. En amour, j'aime tout, mais il faut beaucoup pour que j'aime.