Maintenant, juge du succès que doivent avoir près de moi ce que, dans la société, l'on appelle de petites femmes. Il n'en est pas une de cette classe (qui fournit cependant aux besoins de toutes les places) qui me comprenne et qui, par conséquent, puisse me satisfaire. Qui m'a dit que tu comprendrais ma langue? Qui m'est garant de ce fait? Ai-je eu besoin de beaucoup d'épreuves, de recherches, de soins, pour savoir à quoi m'en tenir? Mon amie, si j'aide l'esprit, j'ai cet esprit-là: c'est celui du cœur. Il m'a fait te deviner.
Conçois-tu le bonheur que j'éprouve de pouvoir t'écrire des pages entières sur moi—dans ma langue—et être sûr d'être compris de toi et de ne pas avoir besoin de faire le moindre effort pour y parvenir? Je te rencontre à mi-chemin, je t'y rencontrerai toujours.
Mon amie, je sors d'une grande fête à la Cour. La fête a été belle, comme le sont toujours celles que l'on donne ici; il y a régné le plus grand ordre; il y a fait chaud; mon cœur est resté froid. On a représenté, comme partie de la fête, des scènes des meilleurs opéras; les larmes me sont venues aux yeux. Serions-nous nous, mon amie, si les mêmes circonstances n'influaient pas de même sur nous? Rien ne me fait de l'effet comme la musique. Je crois qu'après l'amour, et que surtout avec lui, c'est la chose au monde qui rend le meilleur. Il ne m'arrive jamais d'en entendre—pas seulement de la bonne, mais même de la passable—sans éprouver une sensation qui ne se définit pas. La musique m'excite et me calme à la fois; elle me fait l'effet du souvenir; elle me place hors du cadre étroit dans lequel je me trouve; mon cœur s'épanouit; il englobe à la fois le passé, le présent et l'avenir; tout se réveille en moi: peines, plaisirs qui ne sont plus—peines et plaisirs que j'attends et que je désire!
La musique m'excite aux douces larmes; elle m'attendrit sur mon propre être; elle me fait du bien et du mal, qui, lui-même, est du bien. Tu me connais si peu, mon amie, que tu ignores mes forces et mes faiblesses.
Ne commences-tu pas par avoir un peu d'inquiétude que tu vas te découvrir des faiblesses que tu ne t'es pas connues ou point avouées jusqu'à présent?
Comme je les ai, il faut bien que tu les aies. Étudie-moi et tu apprendras à te connaître, si déjà tu n'en es là. En dernier résultat n'aie pas peur: j'aimerais en toi-même les faiblesses que je réprouverais en moi. Demande aux petites femmes si elles croient que je sache pleurer? Mon amie, je me détesterais, si je n'avais point de larmes. Elles t'assureront qu'un homme comme moi ne sort jamais du plus profond des calculs et de la pose la plus ministérielle, et qu'il agrée tout au plus qu'on l'adore, comme nos bons aïeux, les Gentils, adoraient leurs Termes et leurs Lares.
21 décembre 1818.
Je finis enfin cette longue lettre; elle est un volume et j'espère, mon amie, que de tous les reproches que tu pourrais me faire, certes, le moins fondé serait celui que je ne te dis pas assez ce que je sens et ce que je pense.
J'expédie la présente lettre par un courrier qui n'est pas à moi—car je ne pourrai expédier le mien que dans quelques jours. Je me flatte qu'elle échappera à une indiscrète inspection, je prends toutes les mesures pour cela. Si tel ne devait pas être le cas, on verrait que je t'aime et on n'oserait le dire—il n'y aurait guère de mal à cela. Ma bonne amie, je ne crains pas que les cabinets sachent que je t'aime, mais je craindrais que tu ne m'aimasses pas et je serais au désespoir de ne pas t'aimer. En très peu de jours, tu auras une nouvelle lettre de moi.
Adieu; je voudrais être ma lettre et, si je l'étais, je voudrais être moi. Il n'y a guère de moyen de me contenter. Je ne le serai que le jour et les jours où je serai réuni à toi. Adieu pour le moment. Ces jours aussi arriveront.