No 8.

Vienne, ce 22 décembre 1818.

Mon amie, j'ai fini un volume hier; j'en commence un nouveau aujourd'hui. De volumes en volumes, j'arriverai au jour où je pourrai, en une seule heure, te dire plus qu'aujourd'hui je ne puis t'écrire en une année! Heure de bonheur, de repos, de jouissance, où toi, mon amie, me consoleras des peines que tu me causes.

J'ai lu et relu tes deux dernières lettres. Elles sont pleines de ce moi que j'aime à rencontrer en toi. Tout ce que tu me dis, je l'eusse dit; tout ce que tu as éprouvé, je l'espère; tout ce que tu désires, je le désire; ce que tu crains, je le crains; ton espérance enfin est la mienne. Il y a bien du bonheur dans tout cela! Je diffère avec toi sur un seul point, mais le remède est à côté du mal. Ce que tu aimes, je ne lui porte guère d'affection, mais j'aime ce qui m'aime—me voilà sauvé.

Il en va de notre liaison comme d'une autre grande et profonde vérité. Les hommes attribuent communément à l'éducation un pouvoir qu'elle n'a pas. On n'a jamais donné par un moyen d'éducation quelconque à l'être que l'on élève ce qui ne se trouve pas en lui. L'éducation développe et dirige; elle ne crée pas.

Il en est de même des rapports du cœur. Il faut à la fois être soi et un autre pour se convenir: tout ce qui est placé hors de cette ligne ne s'aime pas. Je ne t'ai pas cherchée, tu ne t'es pas doutée de mon existence: nous nous sommes trouvés.

Peu de moments ont suffi pour que nous en venions là où tant d'autres n'arrivent jamais, où nous deux sommes arrivés bien rarement—peut-être jamais! A quoi tient ce fait? Est-ce soins, prières, volonté de notre part ou bien n'est-ce qu'une simple et franche impulsion? Qui t'a répondu de moi, qui m'a servi de garant de toi? Mon amie, il est une puissance plus forte que la volonté de l'homme, un pouvoir indépendant de lui, une force d'attrait et de bonheur placée au-dessus de ses espérances. Il suffit d'un contact, souvent léger, pour vous indiquer la voie que vous devez suivre; cette voie peut être parsemée de roses ou d'épines, n'importe; vous n'êtes pas maître de la poursuivre quand une fois vous y avez fait le premier pas. Vous n'êtes pas maître d'un premier mouvement, vous l'êtes toujours d'un premier geste: le second n'est plus du domaine de la volonté. Ai-je eu raison de suivre aveuglément l'impulsion de mon cœur? Ce même cœur me dit oui. Mon amie, prouve-moi toujours que mon cœur ne saurait avoir tort!

Ton Empereur nous quitte cette nuit. Je lui en veux du mal qu'il m'a fait, en me privant de quelques jours de bonheur[ [228]; je le remercie de l'attitude qu'il a prise et conservée depuis notre réunion. Il n'existe pas au monde deux êtres plus essentiellement différents que lui et moi. Aussi, avons-nous eu, dans des rapports qui datent de treize ans, dans des rapports comme peut-être jamais deux individus placés ainsi que nous sommes n'en ont eus de directs et de soutenus, bien des hauts et des bas.

Moi, mon amie, j'ai la conviction de ne jamais avoir bougé de ma place; le premier élément moral en moi, c'est l'immobilité. Nous sommes les meilleurs voisins possibles aujourd'hui, nos relations sont ce qu'elles resteront. L'Empereur sait où me trouver et il me trouvera toujours, et ce sera toujours là où il m'aura quitté. Cette position des choses est un bien grand bonheur pour le monde, qui a fortement besoin tout juste de cet accord. Tu viens d'un pays malade à l'excès, flétri et abîmé dans tous ses éléments premiers[ [229]. Je connais ce pays comme le mien, comme celui où tu es. J'ai peur de l'erreur en toutes choses et je ne connais que cette peur. J'ai la vue bonne, je ne flatte jamais mes amis et je suis certes trop mon propre ami pour me flatter sur rien et en rien. Je sais donc tout ce qui est du domaine de l'observation, et mes espérances sont bien faibles.