Mon amie, Lady Jersey[ [230] aura beau trouver que l'on a trop peu fait en France, je t'assure que l'on a fait, à la fois, et trop et trop peu! C'est de bien pitoyables gens que ces meneurs d'un misérable peuple. Une quinzaine à Paris eût eu quelque mérite pour moi sous le point de vue des anecdotes, elle ne m'eût rien appris du reste. J'y aurais, dans tous les cas, vu au delà de ce qu'ont vu tous ceux qui y ont été explorer le terrain. Je connais mes amis. Parmi eux, il n'y a que W. qui sache voir, car il ne regarde ni trop haut ni trop bas et qu'il (sic) a également une sorte d'impulsion naturelle qui souvent supplée au grand esprit, tandis que l'esprit ne supplée jamais à cette qualité première. Tu mettras au bas de ces dernières lignes ton approbation, j'en suis bien sûr.

Ton Empereur a passé ici toutes ses soirées dans l'une ou l'autre de nos maisons. Il a le bonheur de se plaire dans des entours qui me font avaler la langue. Il n'a particulièrement distingué aucune de nos dames, en se maintenant toutefois sur une ligne de constance morale vis-à-vis de la princesse Gabrielle d'Auersperg[ [231].

De toutes, c'est elle, au fond, qui le mérite le plus.

Je lui ai donné le dernier petit souper hier; pendant qu'il causait avec ses dames, notre ami Ouvaroff[ [232] m'a entretenu des cinquante juments qu'il a dans le département de Kiew. Comme jamais je n'en monterai aucune, je les ai louées toutes: il en a paru flatté. Il ne pense plus à Lady C. Il lui préfère ses juments. Je pense que milady se venge au moyen d'une douzaine de bull-dogs[ [233]. Pauvre amie, comme tu as bien ri le soir où Binder[ [234] nous a représenté la scène du Mari

et de Fury[ [235]! Quelle bonne soirée encore que cette soirée-là! Et quel ordre dans cette lettre!

Ce 24.

Mon volume, cette fois, ne sera pas gros. Je compte expédier le courrier demain. Tu me pardonneras le manque de volume, vu la promptitude de l'arrivée. Ma bonne amie, que ne puis-je arriver moi-même! Comme tu me recevrais bien!

Je suis abîmé de fatigue depuis mon arrivée ici. Je n'ai pas eu un moment à moi; ton Empereur parti[ [236], j'espère que j'aurai un peu plus de temps à vivre, car ce que je fais tout le long de la journée tue. Aussi suis-je tout à bas. Tu sais combien je déteste la Cour et tout ce qui y tient: gêne, dîners, soirées, longs et froids corridors, salons chauds, maintien guindé, pas une pensée du cœur, pas un mot qui ne soit une affaire ou bien une parade. Es-tu étonnée qu'on ne lise plus rien sur ma figure? Les seuls bons moments, les seuls où je me retrouve sont ceux où je suis avec mes enfants—c'est un quart d'heure par jour—et ceux où je puis t'écrire. C'est une bien terrible chose qu'une vie qui est tout aux autres, qui à peine vous permet un léger retour sur vous-même, qui vous embourbe dans les affaires et vous éloigne du bonheur, qui certes n'est pas dans les affaires de ce monde.

Il n'y a eu au reste qu'une seule fête pour notre auguste hôte. La mort du grand-duc de Bade[ [237] nous a rendu ce service. Cette espèce de fête s'est composée d'un spectacle à la Cour avec un théâtre dressé à la hâte dans une des grandes salles dont nous abondons; ce spectacle, entremêlé de chants et de danses, a présenté un coup d'œil charmant; il a été suivi d'un souper dans la salle de redoute, décorée comme l'on ne sait décorer qu'ici[ [238]. Le coup d'œil était magique: quatre cents convives et plus de deux mille spectateurs, dix mille bougies—et pas un être qui satisfasse mon cœur! Ta rivale aux joues pleines et roses cependant y était.

Je vais faire terminer mon portrait. Lawrence lui-même m'a proposé de me rendre moins méchant, et je l'y ai autorisé. Si tu veux avoir des copies des portraits d'Ouvaroff et de Czernycheff[ [239], tu es la maîtresse de les demander à Lawrence. Il vient de les terminer; je te défends toutefois de jamais devenir la maîtresse des originaux.