Ma bonne amie, pourquoi faut-il que je te dise des bêtises quand je t'écris? C'est qu'elles me passent par la tête et que je te dis tout ce qui me passe par elle. Sois contente que mon cœur vaille mieux que ma tête; celui-là n'a pas un seul petit coin mouvant.
J'ai ici une grande et véritable affection. Elle porte sur un objet charmant qui est bien ma propriété; je le caresse, je fais tout ce que je puis pour l'embellir et le soigner. Cet objet est un grand et beau jardin, avec un établissement d'été charmant[ [240]. Eh bien, je ne suis pas même parvenu encore à y jeter un seul coup d'œil. J'y ai pourtant envoyé, depuis mon absence, pour plusieurs milliers de francs de plantes; ma serre est en pleine floraison; vingt singes et perroquets, tout frais venus du Brésil, m'y attendent; j'ai fait meubler un salon avec les plus beaux objets d'Italie; on vient d'y placer deux bas-reliefs de Thorvaldsen classiques[ [241].
Si, dans tes courses d'été en Angleterre, tu vois quelque belle fleur d'une espèce particulière, envoie-m'en ou bien la semence ou bien des greffons ou des oignons. N[eumann] saura toujours me les faire parvenir. Tu vois que je n'oublie pas que tu veux être ma commissionnaire. Bonne à tout, tu dois même pouvoir me choisir des oignons de fleurs.
Ce 25, minuit.
Ma bonne amie, j'ai tes deux lettres qui n'en font qu'une, c'est-à-dire ton no 4. Bonne amie, pourquoi tes lettres sont-elles les miennes? Comment m'écris-tu à peu près les mêmes paroles que je t'ai envoyées et que tu as l'air d'avoir connues, tandis que ma lettre n'était qu'à mi-chemin? Cette identité si parfaite de nos deux êtres serait-elle si complète que la même pensée n'a chez nous qu'une même expression, qu'une parole, une seule phrase qui parvienne à exprimer ce que nous sentons? Que de bonheur il y a dans ce fait pour mon âme et pour mon cœur! Le premier de tous ceux que je connais, c'est celui d'être compris, bonheur si rare quand vous n'êtes pas en tout point comme le reste des hommes. Combien peu j'ai été deviné dans le cours de ma vie, combien peu compris! Mon amie, je commence à croire que de tout ce qui jamais a été avec moi dans des rapports d'amitié, de sentiment, de confiance et même de société, tu es l'être qui saisit le mieux ma pensée, qui la prend tout bonnement pour ce qu'elle est, qui la commente le moins, qui me croit le plus et qui, par conséquent, se trompe le moins. Mon amie, si j'étais près de toi, je t'embrasserais pour la découverte de cette certitude. Quelle différence il y a dans un rapport comme l'est le mien à toi, entre le pressentiment, la confiance et le fait.
«Comme je t'aime grandement, petitement, je puis t'écrire des volumes, je puis te répéter cent fois dans une page que je t'aime, et j'attache du prix à te faire faire des compliments par un indifférent!»
Voilà tes paroles. Tu me demandes si je les comprends. Oui, mon amie, parce que l'on comprend toujours ce que l'on éprouve soi-même; comment ne comprendrais-je pas ces paroles, moi qui, dans le moment le plus heureux, dans celui où tu pourrais regarder comme une insulte même le doute le plus léger sur ton amour, j'aurais le besoin de te demander si tu m'aimes, de te dire que je n'aime que toi, moi qui ai besoin cent fois le jour de le dire et de me l'entendre dire, plus je suis éloigné de m'attendre à autre chose qu'à un regard qui me dira plus que toutes les paroles dans toutes les langues?
«D'où vient que je suis devenue autre, depuis que je te connais; m'as tu faite ou bien est-ce que je portais vraiment en moi le germe de ce qui est bon?»
Mon amie, l'on ne devient jamais autre de ce que l'on est; un germe ne peut se développer s'il n'existe pas. Rien ne s'est développé en toi, si ce n'est le sentiment que tu me portes, ce sentiment, duquel mon cœur m'a averti bien avant que le plus léger signe ne l'en avait averti, qui est né en nous parce que nous sommes bons, parce que nos essences sont faites pour se confondre, que ce rapport invisible qui existe entre deux êtres a été en contact bien avant que le tout qui est toi et moi ne se soit douté de ce à quoi nous arriverions. Notre correspondance, mon amie, sera longue; j'aurai bien le temps de t'écrire encore des lettres sérieuses, de te mettre au fait de bien des pensées fort réglées et méditées qui m'occupent dans mes moments de loisir—les plus doux que je puisse passer loin de toi.
Cet homme si léger qui est devenu ton ami, passe une partie de sa vie à s'occuper de toute autre chose que de ses affaires; il a beaucoup médité, il s'est fort emparé de beaucoup de questions infiniment sérieuses, et a fait d'autres découvertes morales que celle de la place que tiennent les Numéros 1 dans les salons, il s'est créé des principes qu'une longue expérience et qu'une grande connaissance des hommes lui fait admettre aujourd'hui comme des vérités éternelles! Mon amie, tu auras l'un de ces jours une dissertation philosophique. Pour la comprendre, je te renverrai à ton cœur, et tu la jugeras avec ton esprit. Ne t'effraie pas d'aimer un philosophe!