—«A Marie.»

Et j'ai enfermé ma lettre.

—«C'est un bon jeune personne que j'aime beaucoup; saluez-le de ma part.»

Eh bien, mon amie, je t'envoie du Stewart qui, je suppose, ne fera pas le tien.

Tu ne peux t'imaginer tout ce que j'ai eu de travail dans les derniers quatre jours. La vie d'un ministre est une vie affreuse. Elle vaut la mort d'un homme qui a le bonheur de ne pas être chargé de cette terrible besogne. Il existe une seule classe d'individus faite pour ce métier. C'est celle qui, avec une grande force de tête, n'a aucun besoin du cœur. Je ne suis pas de ces hommes-là. Le monde me croit bon ministre, tandis que je ne vaux rien pour le métier que je fais. Mais comme tout mal peut réagir de différentes manières sur tout objet, l'État ne souffre pas de mon incapacité effective, mais bien ce moi qui se compose d'un corps, d'une âme et surtout d'un cœur. Je fais bien, à la vérité, la part à mes devoirs et à mes affections. Mon corps et mon esprit sont à Vienne, tandis que mon cœur est au delà des mers; mais cet arrangement, qui n'est ni facile ni confortable ni utile, fait de moi un ministre suicidé. Pauvre amie, pourquoi m'aimes-tu?

Pfeffel[ [245] a passé une huitaine de jours ici. J'aime cet homme, parce que il est ministre de Bavière à Londres. La raison n'est pas bien diplomatique, mais elle renferme une logique du cœur que je préfère tout juste autant à toute autre que j'aime mieux mon cœur que ma tête. Je lui ai parlé de toi: il t'a louée beaucoup et par la plus singulière des expressions:

—«La comtesse L...? Oh! elle est la mère du corps diplomatique

Il se trouve donc que moi, qui déteste la diplomatie et les diplomates, j'aime la mère de tout un corps de cette gent? La vie se compose de tant de bizarreries, que le titre même que te donne l'un de tes enfants n'a plus le droit de m'étonner. Le sentiment qui te l'accorde est si bien que je pardonne le titre en faveur du motif.

Il sera dit que je ne pourrai plus m'empêcher d'aimer un ministre étranger à Londres! Eh! grands Dieux! il va t'arriver un fils du fond de la Perse[ [246]! Comme je vais le voir tout à l'heure (car il est embourbé en ce moment dans le fond de la Hongrie), je te promets que je me placerai bien vis-à-vis de lui. Je me conduirai en bon père.

Mon amie, cette lettre sera la première qui t'arrivera de moi après le renouvellement de l'année! Il y a peu de semaines que je n'aurais eu le droit de t'offrir que de bien froids et stériles hommages. Aujourd'hui, je te permets d'arranger toi-même la somme des vœux que je forme pour toi, mon amie pour la vie! Si l'année 19 me conduit près de toi, je serai l'homme le plus heureux du monde, elle aura été la plus belle de ma vie! Si elle ne m'y mène pas, elle sera également bonne, car elle précède immédiatement l'année 20. Nous pouvons mourir avant le terme bienheureux de notre réunion, mais c'est aussi la mort seule qui pourrait m'empêcher de te voir. Il y a bien plus de force et de vérité dans cette thèse que dans la mauvaise phrase de W.[ [247].