Je te quitte pour lui écrire et pour expédier mon courrier. S'il devait te dire que je suis devenu fou, dis-toi qu'apparemment j'aurais mis dans sa lettre quelque phrase qui aurait dû se trouver dans la tienne.

Adieu, ma bonne D[orothée]; que le ciel te protège comme tu mérites de l'être! Je ne te dis pas de penser à moi—car je sais que tu le fais,—mais je ne puis m'empêcher de te supplier de m'aimer, quoique je sache bien autant que c'est une demande pour le moins inutile.

J'ai enfermé ma dernière lettre dans une gaîne; si tu m'écris par une occasion de courrier autre que l'un des miens, sers-toi du même moyen pour m'envoyer tes lettres. Dis à N[eumann] que, dans ce cas, il m'écrive toujours dans une de ses lettres qu'il m'envoie quelque emplette que je lui aurais commandée.

Adieu, je ne puis me séparer de toi, et il faut pourtant que je le fasse. Crois-tu que je t'aime?

No 9.

Vienne, ce 28 décembre 1818.

Mon no 8, mon amie, est parti hier. J'en commence un autre qui partira jeudi. Je ne sais plus me passer d'une lettre commencée, j'ai besoin de savoir qu'il en existe une dans mon bureau, je m'y attache à mesure qu'elle avance comme à un être vivant, je finis par éprouver un sentiment quasi de regret au moment où je la finis. C'est que les paroles aussi ont une vie: des paroles qui te sont adressées, qui vont t'arriver, que tu dois lire et comprendre, je dirais même que tu dois sentir, si je trouvais le mot propre à exprimer ma pensée. Certes, mon amie, tu les sens, tu y attacheras toute la valeur que je puis y attacher moi-même; mon cœur ne saurait plus rien éprouver qui ne soit compris et partagé par toi; j'en ai la certitude et tout le bonheur attaché à cette certitude.

Tu auras été bien longtemps sans recevoir de mes lettres. Ton séjour prolongé à Paris n'en est pas cause; il n'a rien pu changer à ma correspondance car je l'avais réglée sur ton plan primitif, et j'ai été ici plusieurs jours avant d'avoir pu expédier un courrier.

Tu me dis dans ta dernière lettre que tu crois que tu ne saurais m'aimer sans cette correspondance, et tu te repens du mot que tu as dit bien malgré ton cœur. Mais, mon amie, tu n'as pas à attendre le désaveu de ton esprit; le fait est vrai, malheureusement trop vrai: il est placé, comme toutes les lois de la nature, hors des facultés humaines, et celles du cœur sont de toutes, sans contredit, les plus fortes! La pensée, la plus fervente des pensées, a besoin d'être nourrie pour ne pas se flétrir par la terrible action du temps. Ôte la présence et l'espérance, bientôt il ne restera plus que le souvenir, et qu'il est faible en comparaison de toute réalité! C'est ainsi que s'efface la perte d'un être chéri: rien n'est oublié vite comme un ami mort! C'est qu'il n'est plus, que le présent et l'avenir ont disparu avec lui, qu'une même tombe englobe tout, hors le souvenir, cette puissance qui seule survit à la destruction.