Sais-tu ce qui m'a occupé le plus? Cette soirée où tu me dis si bien: «Mon ami, veux-tu que j'aie à me plaindre de toi?»
Combien je me sais gré aujourd'hui de ce mouvement, de ce retour sur moi-même, sur toi, sur notre situation, qui, sur-le-champ, m'a rendu à moi-même!
Mon amie, sais-moi bon gré de ce moment, remercie-toi toi-même du mot que tu m'as dit. J'aime mieux aujourd'hui le bonheur que je n'ai pas eu que ce bonheur lui-même; tout est si bien dans ce fait, tout en toi et en moi a été si fort l'élan du cœur, que je t'en aimerais mieux, si j'avais besoin de quelque impulsion plus particulière pour t'aimer. Je serais fâché aujourd'hui de nous trouver sur la ligne d'à peu près tout ce qui s'aime. Je crois que j'aurais un peu moins de mérites à tes yeux, moi qui veux les accaparer tous. Mon amie, il te reste encore beaucoup de bien à me faire; je te remercie de ne m'avoir pas tout donné. Je ne sais pourquoi j'aime mieux être pauvre que riche auprès de toi; c'est que je crois que les riches aiment mieux les pauvres que les pauvres n'aiment les riches. Sûr de moi, je veux également être sûr de toi: je ne puis jamais l'être trop!
Capo d'Istria est toujours ici. Il ne partira que la semaine prochaine. Il ne m'a jamais beaucoup aimé, et le fait est naturel, car il est tout et toujours en idée ce que je suis tout bonnement en réalité. Il n'y a guère d'autre différence, car il a de l'esprit et il est bonhomme. Depuis qu'il est ici, il m'aime davantage. Il a dit hier à Lebzeltern[ [249]: «C'est singulier, je trouve M. tout autre que je n'ai cru.» Lebz[eltern] lui a répondu comme je lui eusse répondu moi-même: c'est que vous croyez toujours au lieu de chercher.
Mon amie, ce n'est certes pas la voie du vrai que suit Capo. Il me paraît que nous nous sommes trouvés sans nous chercher, par nous croire sans nous connaître, et nous ne nous sommes pas trompés. Il n'y a point de mérite dans notre fait, et je n'ai pas assez d'amour-propre pour m'en fâcher. Je me console tout bonnement au moyen de mon bonheur; mon ambition se borne à te voir partager ce sentiment de quiétude qui s'est emparé de tout mon être. Tu me fais l'effet d'une vérité: mon amour pour toi est tout en réalité; je ne crois jamais rien avoir rencontré de simple comme mon amour. Il faut bien que tu sois telle que je n'aie pas pu m'empêcher de te trouver et que je t'aime comme je t'aime car je n'ai rien fait pour t'aimer. Mon amie, sur cent femmes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui se fâcheraient d'une déclaration aussi peu exaltée, aussi peu fleurie et aussi peu romanesque. Il est impossible que tu n'aimes pas mieux l'histoire que les romans, que tu ne sois pas cette femme qui complète la centaine et qui, par conséquent, me sache gré de ces paroles.
Ce 31.
Bonne amie, je n'ai pas trouvé un moment, un seul petit moment pour t'écrire. J'ai été accablé d'affaires et d'importuns. Je ne mens pas si j'ai avalé une vingtaine de Numéros 1 et encore quels Numéros 1!
Je fais partir le courrier pour Paris ce soir. C'est le premier courrier hebdomadaire duquel je me sers. Ne sachant pas par quel courrier ira ma lettre de Paris à Londres, je l'envoie masquée. Tu peux être sûre d'en recevoir maintenant une par semaine par Paris, et d'autres par toutes les occasions sûres. Stewart va m'en offrir une tout à l'heure. Il nous quitte de quelques jours plus tôt—si toutefois il ne s'endort pas sur le fait—qu'il n'avait voulu, pour éviter certaine duchesse qu'il ne veut pas rencontrer et qui va nous arriver[ [250]. Il est furieux contre elle, car il y a des nouvelles qui portent qu'elle aurait eu une liaison avec Paul[ [251], qui effectivement a couru en même temps qu'elle de Florence à Rome et Naples, et de Naples à Rome, Florence et je ne sais où. Paul est allé rejoindre sa femme à Ratisbonne. De là il viendra ici. Je l'y retiendrai trois ou quatre jours, et je vous l'envoie après l'avoir bien grondé d'avoir fait le voyage qu'il vient de faire. C'est un bon enfant, mais qui va toujours sans savoir pourquoi ni comment.
Prends-le un peu sous ta férule, mon amie, et prouve-lui qu'il faut savoir ce que l'on fait pour faire bien. Voilà une commission toute naturelle pour la mère du corps diplomatique. Tu vois que je t'emploie à tout; c'est que tu es bonne à toute chose.
L'année va finir, cette année qui m'a laissé dans une carrière que je croyais ne plus courir, que même j'étais décidé à éviter, à fuir comme on fuit la peine. Pauvre amie, nous y voilà! La peine même s'y trouve. Et pourquoi a-t-il fallu que j'aime aujourd'hui peine, chagrins, privations comme ma vie, plus que ma vie! L'espérance est là, il ne faut qu'elle pour soutenir l'âme et la rendre plus forte que l'adversité.