Mon amie, je finis l'année en pensant et en m'occupant de toi. Il va sonner minuit, je suis sûr que tu ne laisses pas passer cette heure sans penser à ton ami. J'ai été passer deux heures à un bal. Je l'ai quitté pour être avec toi, c'est un sacrifice que j'ai fait et auquel j'ai été assez heureux pour ne pas être forcé. C'en est un de moins dans ma vie.

L'heure, mon amie, sonne et nous voilà amis de l'an dernier; il me paraît que nous serons ceux de l'année qui commence, de toutes celles qui suivront. Je suis décidé à ne pas te quitter; si tu me chasses, encore ne te quitterais-je pas. Après tout, ne me renvoie pas: les années se suivent et les amis ne se ressemblent pas. Tu n'en trouveras plus jamais un aussi tien que celui que tu as trouvé, entre Aix-la-Chapelle et Spa, l'année du Congrès, 1818. Si 1819 n'était pas plus près de toi que 1818, je n'aimerais pas l'heure actuelle. Je déteste le passage d'une année à l'autre. Je suis si enclin à préférer ce que je connais à ce que je dois apprendre à connaître, que je porte mes affections même aux quatre chiffres que j'ai été habitué à écrire.

Pourquoi me parais-tu une amie ancienne, une amie de toujours? Pourquoi n'y a-t-il rien dans notre si courte liaison qui me frappe, qui me paraisse connu, éprouvé, senti? Tu es, au bout de deux mois, pour moi, une habitude forte comme la vie; je t'aime comme je respire et je te trouve dans mon cœur comme si tu étais née avec lui! Je t'expliquerai cela un jour au moyen d'une belle thèse de ma philosophie, qui n'est pas celle de tout le monde, mais qui mériterait de l'être. Elle n'arrivera cependant jamais à pareil honneur, car elle est simple et vraie, ce qui pis est.

Adieu, mon amie. Je ne te prie pas de ne pas m'oublier en 1819, je t'en conjure; avec un peu plus d'audace que je n'en possède, je t'en défierais même.

Ce 2 janvier 1819.

Schœnfeld[ [252] est arrivé ici hier. C'est te dire que je suis en possession de ton no 6. Le no 5 me parviendra probablement par le courrier hebdomadaire, qui arrive toujours plus tard que les courriers extraordinaires, vu les détours qu'il fait pour ramasser les correspondances de nos missions en Allemagne.

Mon amie, je te remercie de tout ce que renferme ton no 6, et de même pour tout ce que tu m'auras dit dans le précédent. Tu vois que je prends tes paroles en confiance, avant même de les connaître.

Mes lettres te conviennent; j'en étais sûr, car mes lettres sont moi. Dans un rapport comme le nôtre, où la meilleure partie de nos êtres est seule en contact, des lettres sont beaucoup; elles sont peut-être infiniment plus.

C'est mon âme qui t'a choisie, ce ne sont pas mes yeux; c'est mon cœur qui t'aime, ce n'est pas la matière. Tout ce que j'ai de meilleur dans mon essence, le seul élément que j'aime en moi t'appartient. C'est lui que tu retrouves dans mes lettres. Il ne peut plus rien exister dans mon être moral que tu ne connaisses; si tu pouvais encore chercher autre chose ou plus, tu te tromperais: rien n'est autre en moi que tu ne le voies, rien, absolument rien.

Ce 3.