Le courrier militaire vient d'arriver; il m'a apporté ton no 5 avec son supplément. Aucune de tes lettres ne me manque donc. Tu me manques. Tu sais donc tout ce que je n'ai pas et ce tout est ce qui constitue mon bonheur.
Mon amie, je n'aime pas tes petites souffrances; les femmes sont organisées de manière à pouvoir, peut-être même à devoir souffrir souvent, sans que leur existence soit minée par de petits maux. Mais tu es délicate, tu es maigre, il te faut du ménagement et de grands soins. Voue-les à ton existence tout entière; elle m'appartient. Tu me dois de te conserver, de te ménager, de te soumettre à tout régime que peut exiger ton état. Ma bonne amie, que ferais-je dans ce monde sans toi?
Je n'ai fait que lire tes lettres, vite et comme on lit tout ce qu'on voudrait savoir et ce qu'on est peiné de finir. Mon amie, tes lettres sont parfaites, je ne te dis pas charmantes, car, entre toi et moi, cette épithète ne trouve plus à se placer. Elles sont parfaites, parce qu'elles peignent de la manière la plus simple et, par conséquent, la plus éloquente, l'état de ton âme, de cette âme si bonne et si forte, si confiante et si délicate. Ôtes-en une seule nuance et je t'aimerais moins; ajoutes-y et je ne t'en aimerais pas plus. Es-tu satisfaite de cet aveu?
Tu ne veux pas que je te permette d'être infidèle et tu as raison. Mais crois-tu que je puisse vouloir te le permettre? Non, certes, mon amie. Je ne te l'ai jamais permis; je ne te le permets pas; j'en serais au désespoir, et je ne vois pas même le désespoir qui pourrait m'empêcher de t'aimer. Je pleurerais de peine et de désespoir—et je t'aimerais; je voudrais ne pas vivre—et je t'aimerais. Tu aimerais un autre que moi? Eh bien, mon amie, je continuerais à aimer l'être qui m'a aimé et que j'aurais perdu, je n'en voudrais pas à cet être, car je croirais qu'il a mieux trouvé que moi; je me retirerais de tout commerce—et je t'aimerais peut-être malgré moi—car ma peine, mes regrets, mon désespoir même ne seront que de l'amour.
Es-tu assez forte pour concevoir que, dans cette manière de sentir, il y a plus d'amour que dans toute autre? Trouves-tu qu'il y a de la prudence à s'expliquer ainsi que je le fais? Si tu as de la peine à résoudre cette dernière question, je vais te mettre à l'aise. De la prudence? Il n'y en a pas; mais je ne puis plus être prudent vis-à-vis de toi. Tout ce que je possède de cette vertu doit être usé en prudence à ton profit. Mon amie, t'ai-je trompée quand je t'ai dit que j'avais la conviction de savoir aimer plus que personne, d'être capable d'un abandon bien autre que celui que l'on rencontre dans des amis et dans des amants pris dans la foule? Me vois-tu aujourd'hui tel que je suis? Le monde, enfin, mon amie, me juge-t-il bien?
Rien en moi n'est douteux pour mes amis. C'est pour cela que j'en ai peu à la vérité, mais il n'est point dans la nature des choses d'en avoir beaucoup. Quelques amis bien sûrs, bien dévoués, comptant sur moi comme sur eux-mêmes, une amie, voilà ma fortune; un intérieur doux et tranquille, une femme excellente, mère de bons enfants qu'elle élève bien, voilà ma vie tout entière.
Je trouve dans ta lettre un mot bien naturel et qui doit venir à toute femme. Vous croyez toujours le cœur des hommes d'une trempe différente du vôtre, et les femmes supposent constamment que les hommes peuvent se passer bien plus facilement d'amour qu'elles, vu la distraction que leur causent les affaires.
La thèse n'est pas correcte. Il s'agit avant tout de distinguer deux éléments qui se confondent dans cette sensation que l'on est convenu d'appeler amour. La partie physique est bien plus forte et par conséquent bien plus prononcée dans les hommes que dans les femmes. La fleur du sentiment est plus délicate, plus fine, plus active dans les femmes. Le sentiment de l'amour, cette base première de tous les sentiments nobles et généreux, est également partagé par les deux sexes, le fait est le même, mais les nuances diffèrent. Crois-tu, mon amie, que tu m'aimes plus que je t'aime? Tu te trompes.
Les affaires empêchent qu'on ne se livre à vingt occasions; elles empêchent les bonnes fortunes, mais pas l'amour. J'aime plus que je n'aimerais si j'étais fainéant; la pensée de mon amie ne m'abandonne pas au milieu de l'affaire la plus forte; elle ne me distrait pas de mon devoir, elle en renforce au contraire le sentiment. Elle ne mollit pas mon action, elle la renforce. L'amour est pour moi une conscience; or, jamais la conscience n'a-t-elle manqué d'être le premier de tous les éléments de force et de volonté?
Ce que je te dis ici n'est toutefois pas applicable à tous les hommes, mais ces hommes-là sont faibles et une âme faible n'est pas susceptible d'un fort élan. Elle succombe avant d'être arrivée au but.