Sais-tu où est la véritable différence entre les deux sexes? L'amour est la vie de la femme, elle n'est qu'une partie de celle d'un homme; la force du sentiment peut être la même, bien qu'il ne porte que sur une partie de la vie. Crois-tu qu'il soit un moment dans la journée où je ne cause avec toi, où je ne sente le bonheur de t'avoir trouvée, où je ne souffre de tant d'éloignement et d'entraves qui existent entre mon bonheur et le tien?

Console-toi du carnaval de Vienne. Il n'en est pas pour moi. Veux-tu savoir mon train de vie? Le voici pour toute l'année.

Je me lève entre 8 et 9 heures. Je m'habille et je vais déjeuner chez Mme de M... J'y trouve mes enfants réunis et je reste avec eux jusqu'à 10 heures. Je rentre dans mon cabinet et je travaille ou je donne des audiences jusqu'à une heure. S'il fait beau, je sors à cheval. Je rentre à 2 heures et demie. Je travaille jusqu'à 4 heures et demie. Je passe dans mon salon; j'y trouve journellement huit, dix à douze personnes qui viennent dîner chez moi. Je rentre dans mon cabinet à 6 heures et demie. Je vais à peu près tous les jours à 7 heures chez l'Empereur. J'y reste plus ou moins longtemps, et je me remets à travailler jusqu'à 10 heures et demie ou 11 heures, ou je passe dans mon salon, où se rassemble qui veut de la société ou d'étrangers. Je passe ordinairement une heure à causer avec tes enfants de Vienne. Je dis un mot aux femmes et je me couche à une heure.

Le carnaval, le carême, l'hiver, l'été, je ne change rien à ma vie. S'il y a un bal auquel je ne puis échapper, j'y vais passer une heure ou deux, entre 11 heures et 1 heure.

Tu peux être sûre que tu me trouveras toujours à un endroit fixe à telle heure de la journée que tu penseras à moi.

J'ignore si tu es bonne astronome, je me permets même d'en douter. Eh bien, sache qu'il y a entre Vienne et Londres à peu près une heure de différence, c'est-à-dire que, quand il est 11 heures à Londres, il est midi à Vienne, et ainsi du reste. Tu vois que je ne veux pas que tu te trompes même sur l'heure.

Je te remercie d'aimer un peu Marie[ [253]. Je t'ai dit qu'elle était moi et le fait est tel, sous tous les rapports essentiels. La marche de son esprit est entièrement conforme à celle du mien. Elle a la plupart de mes idées et surtout la même manière de les exprimer! Je te réponds que notre correspondance a l'air d'un recueil de lettres placées sous différents noms, mais écrites par le même auteur. Si jamais il m'en arrive une de ce genre, je te l'enverrai. Tu riras, car toute ressemblance fait rire; elles ont cela de commun avec les chutes dans les salons.

Je trouve, dans ton no 5, que l'idée de m'ennuyer te fait l'effet de l'eau froide. Demande-moi pardon du mot que je ne te pardonne pas, même vu l'effet que la pensée produit sur toi. Toi m'ennuyer, mon amie! toi, aujourd'hui mon seul bonheur, avec tes lettres, la seule ressource dans l'absence? Crois-tu que l'idée m'en vienne à moi, qui t'écris des volumes? Je prends sur moi de t'assurer en toute conscience que je ne t'ennuie pas. Vois un peu la différence qu'il y a entre nous deux. Or il ne faut pas qu'il y en ait aucune, d'aucun genre, pas la plus légère.

Je veux que tu aies même mes défauts, et commence par prendre mon immense présomption. De moi à toi, tout est certitude; il faut que de toi à moi, tout soit confiance, si tu ne m'aimes pas assez pour remplacer la confiance par la certitude. Je me crois plus fort que toi, mon amie, car je suis pétri de foi, tandis que tu n'en es qu'à l'espérance, et tu veux me faire croire que tu m'aimes plus que je ne t'aime? La seule prétention que je ne te permets pas, c'est celle-là.

Mon amie, commences-tu à comprendre pourquoi je ne puis me contenter d'une liaison avec une petite femme? Ne vois-tu pas où l'entreprise doit essentiellement trouver sa fin? Sais-tu quand je puis être heureux et quand je ne saurais l'être? Crois-tu qu'il me suffise de posséder une jolie petite mine, de dominer un gentil petit être, tout frais, tout doux et tout vide de sens?