Crois-tu que j'aime pour la seule partie matérielle, et que je subordonnerais, à la forme de deux yeux placés à la naissance d'un joli nez, une seule nuance de cet esprit du cœur qui seul parvient à me fixer? Si tu le crois, tu ne me connais pas; si tu le crains, tu ne me connais pas encore; si tu ne crois rien du tout, tu ne m'aimes pas.
Ce 4.
Je finis ma lettre pour te l'envoyer par Stewart; elle t'arrivera intacte, car je sais ce qu'il faut pour cela. J'espère que tu ne te plaindras pas de recevoir trop peu de lettres. Tu en as joliment pour un commencement de liaison. Aussi, de tous les faits, celui que je sens le moins, c'est celui d'un commencement quelconque entre nous. Tu es pour moi tout ce que je connais le plus, tu me parais une habitude, rien n'est neuf en moi quand je pense à toi. La foi déplace les montagnes et l'amour détruit même les espaces.
Notre correspondance, mon amie, aura pour nous l'avantage de nous faire retrouver anciens amis. Je n'aurai plus rien à te dire sur le passé, et j'aurai le temps de m'occuper en entier du bonheur du moment.
St[ewart] part parce qu'il doit être à Londres pour l'ouverture de la Chambre, qu'il espère être la fin de son procès[ [254]. Je le désire beaucoup pour lui, parce que je l'aime comme un homme très sûr et qui me connaît. Il lui en est un peu allé comme à toi: il a commencé par me détester. Il me paraît que mes succès commencent toujours par des défaites.
Adieu, ma bonne amie. Je t'envoie un soufre d'un intaglio[ [255] que Pichler a fait de moi[ [256]. Le portrait est bien plus jeune que je ne le suis; il y a six ans qu'il l'a fait, et j'ai vieilli de vingt ans depuis la Sainte Alliance. Si le portrait de Lawrence réussit complètement, je t'enverrai une petite copie bien cachée. Envoie-moi l'épaisseur de ton bras. Je veux te faire faire un bracelet bien joli, que tu porteras en honneur de l'année 1818. Je l'aime, cette pauvre année. J'en aime même la connaissance, que j'ai eu le bonheur d'y faire, du commandant de Spa. J'en aime le souvenir, car ce souvenir est devenu ma vie. Bonne amie, ne va pas croire que je te parle ici de Ficquelmont[ [257]. La phrase prête à l'équivoque, mais mon cœur la rectifie.
Adieu. Use comme moi de tes moments de loisir. Ce sont les seuls que j'aie maintenant. Il est impossible qu'il n'y ait pas assez d'occasions de courrier de Londres à Paris desquels puisse profiter N[eumann]. Adieu.