St[ewart] est parti hier. Il a emporté mon no 10. St[ewart] et ma lettre sont bien plus heureux que moi, l'un va te trouver et l'autre te reste. Moi, mon amie, je suis à Vienne, loin de toi, pour m'éloigner encore! Je vis ici tandis que le principe de ma vie est loin de Vienne! J'y suis obligé de penser, tandis que mon âme est à 400 lieues! La seule chose que je ne fais pas à Vienne, c'est d'y aimer! J'aime là où est mon cœur, et mon cœur n'est pas ici; or je ne sais pas aimer sans cesse ni même en faire le semblant. Ainsi, plains-moi de ta propre peine et sois pleine de chagrins et de confiance.

J'ai pris le plus tendre congé du monde de notre ami St[ewart]. Marie m'écrit de Paris que je ne sais laquelle de ses anciennes amies a une manière d'embrasser qui coupe l'haleine. Eh bien, j'ai manqué étouffer entre les bras de St[ewart]. Il a les passions vives et, dès qu'il est éveillé, il a les gestes prononcés. Il m'a tellement embrassé que, ne trouvant plus rien dans ma figure qui ne fût couvert de baisers, il a fini par me baiser la main. Je ne lui ai cependant jamais dit que j'aimais qu'on me baise la main. Il a absolument voulu que je lui donne un mot pour toi. Je lui ai dit que non, vu la jalousie de ton mari[ [258]. Il m'a promis qu'il te remettrait un billet en tête-à-tête; je lui ai dit qu'en fait de tête-à-tête, je n'aimais que ceux où je me trouvais faire moi-même le second. Mais je l'ai chargé de te dire mille belles choses, de t'assurer que je pensais beaucoup à toi, que je te regardais comme une femme charmante, bonne et sûre; qu'il n'y avait pas un genre de bon sentiment que je ne voulusse te conserver pour le reste de ma vie, qu'enfin je serais bienheureux de te revoir un jour. Mon amie, j'ai pu dire tout cela sans dire un mot qui ne fût point de la plus stricte vérité. St[ewart] m'a promis qu'il te redirait tout.

«Il est bon et il a beaucoup de l'esprit, m'a-t-il assuré, avec l'accent de la forte conviction; je l'aime parce qu'il est un femme excellent.»

Tu vois, bonne amie, que nous ne t'avons pas maltraitée entre nous deux. Aussi ne le mériterais-tu pas. Je t'aime—tu dois t'en douter un peu—et je suis fort attaché à St[ewart], qui me porte un bon sentiment de confiance et de véritable amitié.

La duchesse de Sagan[ [259] est ici; je crois te l'avoir mandé dernièrement. J'ai fait éviter à St[ewart] une rencontre avec elle chez Lawrence. Elle allait avoir lieu sans un heureux hasard. Elle a fait la sottise de tourner la tête à Paul[ [260] en Italie, qui de son côté à fait celle de faire ce voyage non seulement sans ma permission, mais contre mon gré. Je l'attends ici, dans peu de jours, de Ratisbonne où il est en ménage. Je lui laverai fièrement la tête, et je le renverrai en deux fois vingt-quatre heures.

J'ai au reste commencé par gronder d'importance la duchesse; je lui ai fait verser des larmes amères sur sa conduite; elle a pleuré de conviction, ainsi qu'il lui arrive aussi souvent que je lui dis la vérité—et elle recommencera demain à faire de nouvelles sottises. Rien, dans ce bas monde, ne ressemble à une mauvaise tête de femme. Madame de S[agan] est une personne de beaucoup d'esprit, d'une forte conscience, d'un jugement infiniment sain[ [261] et d'un calme physique à peu près imperturbable. Eh bien! elle ne fait que des bêtises, elle pèche sept fois par jour, elle déraisonne et elle aime comme l'on dîne. J'ai su tout cela quand, dans un moment d'abandon du ciel, j'ai voulu la rendre raisonnable en actions. J'avais entrepris la besogne sans amour; j'ai poussé l'entreprise par entêtement; je m'y suis livré comme à la solution d'un problème de haute science. Je n'ai rien fait; je me suis fâché contre moi-même, j'ai été plein de rancune contre moi; je me suis trouvé si sot que je me suis fait pitié; mais il n'est pas dans ma nature d'abandonner légèrement une volonté. Je me suis placé un terme et, avec la même force de volonté avec laquelle je l'ai atteint, je ne l'ai pas franchi[ [262].

Mon amie, voilà mon aventure avec Mme de S[agan]. Il me reste, de cette époque de ma vie, un sentiment de peine et de dégoût que je puis sentir, mais pas décrire. Toi qui me connais maintenant, tu ferais mieux le tableau de ce que j'éprouve que je ne pourrais le faire moi-même. Plusieurs de mes amis, au fait de la chose, n'ont jamais conçu que je puisse en être amoureux. Je ne l'ai jamais été: j'ai aimé et soutenu mon entreprise impossible; je m'y suis livré avec la constance que je mets en toutes choses. Je l'ai abandonnée comme un mathématicien abandonnerait, après des années de recherches, la solution de la quadrature du cercle. J'ai enfin été fou, comme l'est ce mathématicien, quand il se livre à une recherche placée hors de tout succès.

Ces mêmes amis n'ont pas conçu davantage comment j'ai pu ne pas me brouiller à couteau tiré avec cette femme. Je ne me suis pas brouillé avec elle, parce que je ne l'estime pas assez pour cela—je me suis brouillé à son sujet avec moi-même. Je ne la hais pas, parce que je ne l'ai jamais aimée; je hais le temps que j'ai voué à une conception fausse, et je me suis arrêté là pour être dispensé de me haïr moi-même.

Mon amie, voilà encore un côté que tu apprends à connaître en détail, que je n'ai jamais trouvé l'occasion de t'expliquer, et que je veux que tu connaisses, car je veux que tu n'aies nulle illusion sur mon compte. J'ignore si je ne tiens pas tout autant à être connu de toi qu'aimé; il est de fait que je ne tiendrais pas à ton amour, s'il ne portait sur moi, tel que je suis, et si au contraire il pouvait porter sur un être de raison qui ne serait pas moi. Entre nous, mon amie pour la vie, point d'illusion sur une question fondamentale quelconque. J'ai vingt défauts, tu finiras par les connaître tous. Je ne crains pas de te les découvrir, car je crois être sûr d'avoir encore plus de qualités essentielles. Je tremble quelquefois davantage de ton opinion trop favorable que de légers doutes. Je tiens à ce que ton jeu soit sûr; je me mépriserais si je ne me plaçais pas vis-à-vis de toi dans l'indécente parure de la vérité; je mourrais le jour où je me mépriserais.

Ce 7.