Voilà tout à l'heure un mois que je suis à Vienne. Il va y en avoir deux et peu de jours que je t'aime; le mois de Vienne me paraît un siècle; le temps que je t'aime me paraît un instant. Mon amie, tu m'as écrit dernièrement que tu recherchais toujours dans mes lettres des mots qui te prouvent mon sentiment pour toi. Je crois que la découverte ne doit guère te coûter de peine.

Mon parti est pris; je ne quitterai Vienne que vers la fin de février, et je ne rejoindrai l'Empereur qu'à Florence. J'attends, pour fixer ma pensée sur le mois de juillet, ta première réponse à la lettre que je t'ai écrite à ce sujet.

Nous avons ici quelques Anglais: un milord et une Lady Ponsonby[ [263], personnages insignifiants; un master et une miss Talbot, plus insignifiants encore, un lord Bingham[ [264], jeune homme d'une jolie figure. Cette figure-là lui vaut des œillades dans la société. Si j'étais femme, je le trouverais trop jeune et trop joufflu; comme homme, je le trouve par trop insignifiant. Il a des bras et des coudes tellement arrondis que je parie gros que ses idées ne le sont pas.

Nous sommes occupés depuis une quinzaine des sottises qui se font à Paris[ [265]. Je ne voudrais pas être premier ministre dans ce pays, mais, si je l'étais, je ferais bien des choses qui ne s'y font pas. Il y a, dans tout cela, un homme qui fait beaucoup de mal, car il a le malheur d'être un aventurier, et il n'est, à mon avis, point d'exemple qu'un aventurier ait fait du bien[ [266]. Si tu ne devines pas l'homme, je ne te le nomme pas, et pour cause.

Lord Castlereagh paraît avoir couru de bien grands dangers[ [267]. J'aurais été bien peiné qu'il lui fût arrivé du mal. Tu vois que je ne suis pas d'accord en tous points avec notre amie, Lady Jersey.

Ma bonne amie, j'ai l'air de t'avoir quittée pendant tout le temps qu'il m'a fallu pour écrire la page et demie qui précède; je répare l'apparence par l'assurance que je t'aime du fond de mon cœur et de toutes mes meilleures facultés.

Nous sommes enveloppés dans les brouillards. Le temps n'est pas froid, mais il me fait du mal; mon physique même a l'air de répugner à tout ce qui n'est ni froid ni chaud. Ma pauvre amie, je suis sûr que nous avons encore de commun cette disposition toute physique. Si brouillard il y a, pourquoi ne respirons-nous pas la même vapeur: il vaut bien la peine que le ciel fasse du brouillard à Londres et à Vienne; je le dispenserais de tant de soins, s'il voulait me permettre de m'envelopper avec toi du même.

Le carnaval, que tu crains tant, a commencé par un bal que nous a donné M. de Caraman[ [268]. Le bal était joli, tout ce qu'il y a de joli à Vienne y était rassemblé. J'y suis arrivé à 11 heures et demie, pour en repartir à une heure. Je n'ai point péché dans ce laps de temps. Je n'ai pas même à me reprocher d'avoir dit un mot plaisant ou fait pour plaire; je n'ai pas eu une pensée aimable; je me suis tenu près des numéros 1 et 2 masculins et féminins; aussi me suis-je senti un grand poids en entrant dans mon lit.

Je vais donner un bal dans huit à dix jours. Les bals, chez moi, sont toujours aimables, car ils se composent de 400 à 500 personnes. Mon local est grand, je puis faire souper assis plus de 200 personnes. Ce n'est également pas ces jours-là que je pèche.

Adieu, mon amie. J'envoie cette lettre par le courrier hebdomadaire à Paris. Engage N[eumann] à m'envoyer bien exactement tes lettres. J'en ai le besoin le plus fort, ce besoin qui ressemble à celui que nous autres, pauvres humains, avons de l'air. Il m'est si prouvé que je vis bien plus hors de moi que dans moi, que je ne fais pas une phrase banale en me servant de cette comparaison.