Je suis un homme singulier. Sais-tu ce qui, dans un rapport comme l'est le nôtre, me tourmente souvent? C'est la seule idée qu'un lecteur indiscret pourrait trouver que mes lettres ressemblent à celles qu'écrivent à foison tous les amoureux. Or, comme je suis convaincu que je n'aime pas comme le commun des amoureux et des amants, que mon sentiment est placé sur une ligne tout autre—et, je m'en vante, plus élevée,—j'entre également dans la peur que ce même lecteur, en voyant cette déclaration, serait forcé de me prendre pour un franc idéaliste. Je ne suis pourtant ni un amant comme tous, et bien moins un idéaliste, comme beaucoup d'entre eux.

Je suis tout pratique, tout terre à terre, tout simple. Je t'aime comme la vie; je satisfais à un besoin en t'aimant et en te le disant. Rien de moi à toi n'est placé hors de la réalité; je ne suis pas amoureux de toi, mais je t'aime. Je ne me livre à aucune chimère, mais je m'accroche à la vérité. Aussi, bonne amie, si tu ne sens pas comme moi, je ne t'en veux pas: si tu avais passé du temps avec moi, tu me comprendrais mieux; je te pardonnerais et je ne t'en aimerais pas moins.

Adieu, bonne amie. Je te dirais: aime-moi et surtout ne m'oublie pas, si je ne sentais que je te dirais une bêtise et une injure.

No 12.

Vienne, ce 8 janvier 1819.

Mon amie, me voilà arrivé à la douzaine; douze lettres qui, vu leur volume, en valent cinquante, et qui, vu ce que j'aurais voulu te dire, ne disent pas le quart de ce que j'ai senti en te les écrivant. Les numéros de mes lettres avancent, au reste, bien d'eux-mêmes, tandis que le terrible temps n'avance pas!

Ma bonne amie, je suis ici depuis un mois; je vais y passer encore à peu près six semaines. Le voyage d'Italie, loin de me faire plaisir, me pénètre d'avance de dégoût et d'ennui. Il ne me convient pas, parce qu'entre nous deux j'aurais préféré ne pas me déplacer, à moins que cela ne soit à bonnes enseignes et, en fait de bonnes enseignes, rien ne peut me conduire au midi. Pourquoi faut-il que tu sois tout juste là où tu es? Tout autre part, j'aurais la chance de te voir bien plus facilement et par conséquent plus souvent. Il ne se passera guère deux ou trois ans sans que je ne franchisse les Alpes. Si tu étais à Paris, nous ne serions pas séparés par la mer, par cette mer qui suffit pour constater l'illégitimité d'un enfant, et qui a manqué engloutir Lady Castlereagh[ [269]!

A Berlin, il suffirait d'un médecin complaisant pour te faire aller aux eaux de la Bohême. A Vienne enfin! Je n'ose m'arrêter à cette pensée! Sais-tu, sens-tu, mon amie, ce que serait Vienne, cette ville que je n'aime pas, qui m'excède aujourd'hui comme une maîtresse qui aime seule et que l'on paie de dégoût et de haine? Mon amie, faut-il donc absolument que la distance se mêle, parmi tant d'autres obstacles, à toutes les difficultés qui se trouvent placées entre nous, qui sommes si fort faits pour nous appartenir? Nés à 800 lieues l'un de l'autre, la nature a eu l'air de ne pas vouloir elle-même que nous nous rencontrions jamais. Le contact a eu lieu; il a été décisif, et nous voilà de nouveau à la moitié de la distance première. Ne va pas croire que je regrette la rencontre à Aix-la-Chapelle, ce lieu de circonstance et cependant si décisif; je l'aime comme tout ce qui me ramène à toi, à toi qui me fait aimer jusqu'à ma peine. Permets-moi de me plaindre, jusqu'au jour où je n'aurai plus aucun motif de nous plaindre.

Je suis actuellement bien longtemps sans nouvelles de ta part. Je sais que le fait ne saurait être autre, et j'attends avec impatience tes premières nouvelles par N[eumann]. Je ne sais pourquoi il me paraît que tu m'appartiendras davantage le jour où tu seras à ses côtés. Je trouve quelque chose de plus réglé dans la marche; je sais où te trouver, je calcule mes moyens, je dispose de ces moyens, et tout dans le cadre est plus mien. Bonne amie, sens-tu combien je suis heureux de pouvoir te mettre au nombre de mes propriétés, de ne plus devoir te regarder comme un être étranger? Sois loin autant que tu le voudras, tu ne m'appartiendras pas moins.