J'ai eu aujourd'hui toute l'Angleterre viennoise à dîner chez moi. Je te l'ai décrite dernièrement, cette stérile association d'êtres insignifiants. J'ai été bien malheureux à table, assis entre deux dames, dont celle qui parle le mieux le français le parle dix fois plus mal que je ne parle l'anglais. Voilà bien une autre entrave à l'amour que la distance! A l'amour, s'entend, autre que celui qui se passe tout en actions et en gestes, et qui, par ce seul fait, est bien éloigné du nôtre. Que ferions-nous si le ciel ne nous avait donné deux et même trois langues et une foule de plumes pour nous parler? J'aime bien mieux encore nos entraves avec nos moyens, que toutes les facilités sans moyens de l'âme et du cœur; mais, bonne amie, ces moyens, tout bons qu'ils sont, laissent encore beaucoup à désirer! Je ne fais cette remarque que pour le lecteur indiscret qui, si je ne la faisais pas, me prendrait à peine pour un homme; et pourtant je le suis, et bien homme. Tu ne m'aimerais pas, si je ne l'étais pas. Ce n'est que l'être qui est bien et tout ce qu'il doit être qui sait aimer. Il y a tant d'individus qui ont la prétention de le savoir, qui n'en ont pas les premières facultés; ce sont ces êtres-là qui assureront de la meilleure foi du monde que je ne sais pas aimer. Crois-tu encore qu'ils aient raison dans leur absurde thèse? Comme l'homme de glace s'est fondu devant toi, combien tu dois lui avoir découvert de cœur, là où on lui suppose le vide le plus rebutant! Jugez après cela sur les réputations! «Vous-a-t-il aimée?» a demandé une femme spirituelle à une autre qui prétendait que son ami était une espèce de moi. Mon amie, tu pourrais bien te trouver, dans le cours de ta vie, dans le cas d'interjeter cet appel contre maint jugement sur mon compte? Et que me font tous ces jugements? Juge-moi, et je me soumets à ton arrêt, quel qu'il puisse être.

Bonsoir, mon amie. Je vais me coucher, car je ne me porte pas tout à fait bien. Mes nerfs sont agacés et le temps froid et brumeux me fait toujours mal. J'ai vu par les feuilles qu'un terrible brouillard à Londres y a intercepté dans les salles de spectacle même la vue de la scène[ [270]. Nous n'avons pas de ces brouillards dans les rues de Vienne, mais il me paraît qu'il peut en exister en moi.

Ce 9 janvier.

J'ai reçu aujourd'hui le premier courrier hebdomadaire sans lettre de toi. Tu étais partie de Paris, sans doute, et j'en suis bien aise. Je suppose qu'il ne se passera pas huit jours sans que j'en reçoive de N[eumann].

Mon Dieu, combien les êtres me paraissent heureux, qui ont le bonheur de pouvoir se plaindre que leur ami ou leur amie a laissé passer un quart d'heure duquel l'amour pouvait faire son profit. Huit jours ne me paraissent rien, à force que les mois de séparation me paraissent longs.

Ce courrier m'a au reste également porté des nouvelles de Londres, où tu ne pouvais point être arrivée. En revanche, j'ai une lettre de Lady Jersey, qui me dit sur à peu près six pages:

Qu'elle a reçu avec beaucoup de plaisir la lettre que tu lui as remise de ma part, qu'elle m'aime beaucoup et qu'elle me prie de faire le bonheur des pauvres Italiens, bien malheureux encore (c'est-à-dire aussi longtemps que l'ancienne République romaine ne sera point sortie de la poussière de 19 siècles);

Qu'elle aura un bien grand plaisir à me revoir le plus tôt possible, et qu'elle se flatte que M. Hobhouse sera élu représentant pour Westminster[ [271]; qu'elle a fait avec plaisir la connaissance de Marie et qu'elle est fâchée que Lord Castlereagh ne se soit pas noyé;

Qu'elle compte bien aussi venir à Vienne le jour de l'ouverture de nos Chambres.

Elle se signe à la fin, en m'apprenant qu'elle est, avec la plus sincère amitié et le plus profond respect, Lady Jersey.