Il y a dans les femmes anglaises quelque chose de tout particulier. Leurs idées vont, comme leurs gestes, là où on ne croit jamais les voir arriver. Il y a, dans leur tête, une franchise de pensée, une irrégularité d'idées qui ne peut être rendue que par des tournures de phrases étrangères à tout style continental.
J'ignore si le continent force à la continence, mais celle des Anglaises ainsi que celle des Anglais, en actions, paroles et pensées, est autre que la nôtre.
Ma bonne amie, je t'aime bien plus que Lady Jersey et je sais même que, dans aucune position de ma vie, je n'eusse pu l'aimer autant que toi. Je parie que Lady Jersey, dans le commerce le plus intime, me trouverait très peu élevé, froid, sans imagination et par conséquent apte à peu de choses; tandis que toi tu me prendras toujours pour ce que je suis; ma pensée est comprise par toi, ma volonté l'est de même, mon esprit te paraît de l'esprit, et beaucoup plus d'élévation te paraîtrait de la folie. L'élévation de l'esprit doit correspondre à la hauteur des objets; il n'est permis qu'à l'imagination de franchir toutes les bornes hors celles des bienséances.
Mais, mon amie, la vie et toutes les choses dans cette vie sont des réalités, et elles offrent par conséquent un but que l'on n'atteint qu'avec de l'esprit, et que l'on n'atteint pas ou que l'on franchit avec la seule imagination, ce qui vaut une défaite.
Il se passe aujourd'hui des choses à Paris qui ne prouvent pas pour l'esprit de notre pauvre Richelieu, et qui passent de beaucoup ce qu'il s'est imaginé[ [272]. Lady J[ersey] serait peut-être contente de moi, si elle savait que mon imagination s'est depuis longtemps élevée à la hauteur nécessaire pour prédire à Richelieu ce qui arriverait. Elle sera au reste passablement contente de ce qui vient d'arriver.
Je n'ai jamais formé de vœux plus sincères pour que le repos ne soit point troublé ni en France, ni autre part. Je les forme tels, d'abord parce que j'aime le repos public, tout autant que mon amie Lady Jersey aime le mouvement, et puis parce que dans le mouvement se trouvent d'immenses obstacles à ce que le monde peut encore m'offrir de consolations et de bonheur! Il ne nous manquerait plus qu'une révolution entre nous deux; je trouve qu'il y a bien assez des distances seules et des cent inconvénients qu'elles entraînent pour deux pauvres amis tels que nous. Il m'est clair que, pour être parfaitement heureux, il faudrait que je fusse ambassadeur ou, ce qui serait bien plus facile encore, simple voyageur sans plus. Combien il y a d'individus qui m'envient ce plus que je déteste! Combien je serais heureux, si je pouvais me défaire de ce plus pour avoir tout!
Mon amie, avec quelle impatience j'attends ta première lettre! Comme je la lirai vite et comme je serai fâché d'en avoir fini la lecture, mais aussi, combien je la relirai! Je viens de lire dans une gazette qu'un enfant est venu au monde qui avait le cœur hors de la poitrine, par conséquent hors du corps. Je comprends le fait aussi souvent que je pense à toi, et je me retrouve un cœur bien malade, dès que je fais un retour sur moi-même; ce cœur est alors bien dans moi.
Ce 10.
Je me trouve le temps de t'écrire, et je vais l'employer, comme je n'ai rien à répondre à des lettres que je n'ai pas encore reçues, à te faire une petite déduction philosophique sur les pressentiments.
Notre être se compose, sans nul doute, de deux essences. L'une est toute matérielle, c'est-à-dire toute soumise aux lois qui gouvernent la nature, telles que la pesanteur spécifique, les forces attractives et répulsives, les opérations, les compositions et les décompositions chimiques, etc., etc.