L'autre est d'une essence toute différente; elle n'est (prise abstraitement) soumise à aucune de ces lois—appelle-la âme, esprit, tout comme bon te semblera. Ces deux essences, unies, forment la vie; séparées, elles établissent la mort de la partie matérielle, qui, abandonnée aux seules lois qui gouvernent la nature, se décompose bientôt dans ses principes élémentaires. C'est ainsi, mon amie, qu'un jour les mêmes combinaisons qui forment aujourd'hui ton corps vivifieront et animeront des centaines d'êtres en entrant dans leur composition. L'âme survit à cette destruction, car elle n'est et ne peut point être soumise aux conditions qui la nécessitent. Dans l'état de vie, l'âme a besoin d'intermédiaires, d'organes assez subtils pour ne pas échapper au contact de l'âme et assez substantiels pour être en rapport avec la matière plus grossière. Ces organes forment le système nerveux. Toutes les idées nous viennent par le moyen des sens, tout comme la faculté de les concevoir n'est que du domaine de l'âme.
Il faut que je passe par toutes ces petites démonstrations assez pédantesques, pour arriver à ma démonstration.
Je ne te demande que d'admettre mes thèses précédentes et de les regarder comme démontrées et comme chrétiennes, c'est-à-dire comme fondées sur la saine morale, qui, elle-même, n'est que la saine raison.
Il existe donc deux essences différentes entre elles, mais que le Créateur a trouvé le moyen de placer, par des intermédiaires, dans un contact assez direct pour qu'elles puissent réagir l'une sur l'autre.
C'est ainsi que l'âme peut tuer le corps, et que la maladie peut suspendre toutes les fonctions apparentes de l'âme. En admettant ces faits, il existe deux points de départ pour un même effet. Je m'arrête à l'effet que l'on nomme l'amour.
Nos sens peuvent nous porter vers un être homogène; mais aussi l'âme peut-elle rechercher sa pareille.
Rien, sinon l'âme (cet être placé dans une si grande indépendance de ce moi, qui est bien lourd et bien matériel) ne peut faire la première découverte de l'âme qui correspond à elle-même (et les âmes sont certes entre elles dans un contact qui échappe à notre connaissance, parce qu'il échappe à nos sens) sans que le moi s'en doute encore, sans que peut-être il s'en doute jamais. Pour que la matière participe à la connaissance du fait, il faut des circonstances matérielles: la rencontre, la vue, certaine influence peut-être toute matérielle. Si ces circonstances n'ont pas lieu, la seule connaissance que vous acquérez se borne à une pensée, à un désir, à une recherche vague et indéfinie. Si elles ont lieu, bien des causes matérielles encore peuvent empêcher que la pensée et que les vœux tout intellectuels ne se réalisent point: causes telles que la rencontre de personnes d'un âge très différent, de relations soumises à la gêne d'un cadre donné, ainsi que la société en offre beaucoup.
Si, au contraire, aucun de ces obstacles matériels n'existe, si les individus sont placés sur une même ligne intellectuelle, c'est-à-dire si la nature et la fraîcheur de leurs organes intellectuels est la même et que le contact a lieu—alors, mon amie, ces êtres ne s'échappent pas. Il s'établit entre eux des rapports qui leur semblent connus; ce qui naît de la connaissance matérielle,—confiance, abandon, sécurité—se développe au moment du contact même. Vous ne faites qu'apprendre à connaître ce que vous connaissiez déjà, vous croyez à ce que vous savez, vous aimez ce que vous aimiez déjà.
Mon amie, trouves-tu un peu de solution de ce qui nous est arrivé dans mes thèses philosophiques? Crois-tu à ma doctrine? Rentre en toi-même et cherches-y la réponse à mes questions.
Or, l'un des reproches que bien des sots m'ont faits dans le cours de la vie a été celui que je ne savais pas aimer, parce que je raisonne l'amour.