D'abord, je raisonne sur tout et en toute occasion, car j'aime bien mieux savoir que croire, et puis j'aime bien mieux ce qui m'est prouvé que ce qui n'est que probable. Crois-tu que tu puisses perdre à mon raisonnement? que le sentiment que je te porte puisse en devenir plus calme et surtout plus froid? en un mot que je n'aime pas mieux, vu mes raisonnements, que si je ne raisonnais pas? Perds-tu à la thèse que j'admets, qu'il puisse exister entre deux êtres une identité de pensées telle que rien ne puisse plus les séparer? que cette identité, se trouvant placée sous l'empire d'une loi qui, ainsi que toutes, sont l'œuvre du Créateur lui-même, est placée ainsi hors des principes de destruction qui gouvernent la nature? Non, mon amie, tu ne te plaindras jamais que ton ami raisonne ainsi qu'il le fait, et il trouve un charme inexprimable à avoir rencontré un être qui le comprenne.
Cette lettre, mon amie, je ne l'écrirais pas à une petite femme: je ne te dis pas que je ne puisse être amoureux d'une femme de cette espèce, mais je ne saurais l'aimer de toutes les facultés de mon âme. Mes sens pourraient être satisfaits près d'elle, mais mon cœur ne le serait pas.
Ma personne pourrait lui appartenir, mais non ma vie.
Et toi, mon amie, que j'ai trouvée, tu es à quatre cents lieues de moi!
Ce 12.
Je n'ai pas eu un moment à moi dans la journée d'hier. Lawrence a commencé par m'enlever trois heures de la matinée, et il les a employées à terminer mon œil droit. S'il a besoin d'autant d'heures pour le reste de mes traits, ils vieilliront plus qu'ils ne le sont déjà, avant la fin du tableau. L'œil droit, au reste, a parfaitement réussi; je ne puis m'empêcher d'y reconnaître le mien.
A la suite de cette longue épreuve, j'ai passé trois autres heures entre les propositions à faire à la Diète germanique, les nouvelles de Paris, les insolences des gazetiers de Weimar, les folies de quelques professeurs allemands, le Concordat bavarois[ [273] et la fuite de l'hospodar de Valachie[ [274].
Tu conçois, mon amie, que je n'aie pas voulu te mettre en aussi mauvaise compagnie.
Comme tout a semblé devoir me tenir trois heures, je n'ai pu échapper à un grand dîner chez l'ambassadeur de Naples[ [275], qui, la montre à la main, nous a tenu assis pendant ce laps de temps. J'étais placé entre une de nos vieilles ennuyeuses (tu sais que c'est le privilège des grands personnages) et Golovkine. La première m'a dit des bêtises, et le second m'a fait des phrases à perdre haleine. J'avais en face de moi Lord Guilford[ [276], qui me tourmente à mort pour que je lui procure un capital que Bonaparte a volé aux Corfiotes, lors de la conquête de Venise, et quelques vieux bouquins sans lesquels milord prétend que l'Université de Corfou ne marchera jamais vers les hautes destinées qu'il lui prépare.
Aussi souvent que je levais les yeux sur lui, il m'a fait un signe relatif à ces deux chers objets. J'ai pris le parti de confier ma peine à mon voisin Golovkine; je suis tombé juste; le diable d'homme a voulu me prouver que si je ne faisais tout pour retrouver les bouquins, je serais responsable de l'ignorance de la race corfiote future. Il m'a fait grâce du capital, car, dit-il, quant à l'argent, les Anglais en ont assez.