Au sortir de cet infernal dîner, je suis retombé dans la Diète de Francfort, j'ai passé une heure dans mon salon pour y entendre la plainte du ministre de Suède[ [277], auquel le grand-maître de l'Impératrice a annoncé une audience de Sa Majesté en oubliant de le nommer envoyé extraordinaire et tout simplement ministre plénipotentiaire, fait qui lui paraît indiquer un peu de froid entre les deux cours; puis j'ai joué une partie de billard avec une mazette qui a fait un trou avec la queue dans le tapis; puis je suis allé me jeter dans mon lit.

Voilà le budget d'une journée entière, et ne t'avise pas de croire qu'elles soient rares de cette espèce. Elles forment somme dans la vie d'un ministre.

Aujourd'hui, il a fait doux et beau. Le brouillard, que je déteste, a été percé par le soleil, que j'aime comme feu Zoroastre. Il m'a un peu revivifié; j'ai travaillé beaucoup, mais avec facilité; j'ai été à mon jardin, où j'ai passé une bonne heure au milieu des fleurs de mes serres. J'ai fait préparer dans un bien joli pavillon la place pour deux bien beaux bas-reliefs de Thorvalden[ [278], dont je t'envoie aujourd'hui des empreintes d'intaglio faites par Pichler, d'après ces mêmes marbres. Je suis rentré chez moi soulagé de l'ennui d'hier, et je suis heureux, car je t'écris.

Je n'ai pas besoin de te dire que les marbres représentent le Jour et la Nuit. Je préfère la Nuit au Jour: je trouve que les figures y dorment mieux qu'elles ne veillent sur l'autre pièce. Thorvalden a fait les mêmes marbres pour un Anglais; tu les as peut-être vus.

Si jamais tu veux quelque chose de Pichler, commande-le-moi. Je viens de le placer ici à l'Académie[ [279], comme professeur. Cette Académie—et toutes celles de l'Empire—forment le bon côté de mon existence. Elles sont toutes placées sous moi, et je m'en occupe beaucoup. Si tu désires quelque chose d'Italie, mande-le-moi également.

Conçois-tu le bonheur que j'aurais de faire une commission quelconque pour toi?

Je n'aime guère les savants, mais j'aime beaucoup les artistes. Tous les nôtres me regardent comme leur père et j'ai de bons et d'habiles enfants parmi eux. Je ne sais, mon amie, si tu aimes beaucoup les arts, la musique exceptée qui t'aime à son tour. Je parierais que oui. Tu es trop bonne pour ne pas aimer tous les genres de perfectionnement.

Ce 13.

Si tu étais ce que tu devrais être pour être bien ce que tu es, je devrais te souhaiter aujourd'hui la nouvelle année[ [280]. Comme je l'ai fait il y a quinze jours, je ne t'ennuierai pas deux fois de mes vœux; je t'avouerai même qu'il n'est pas un jour dans l'année et qu'il n'en sera plus un dans ma vie où je ne formerai pour toi les mêmes vœux et la même somme de vœux. Je préfère, au reste, que tu aies le calendrier grégorien. Il me paraît que, quand l'on a tant de peine à se trouver, il faut pour le moins être dispensé de chercher encore la concordance des dates.

Mon courrier pour Paris part. C'est encore lui qui y portera cette lettre. Je suppose que je t'enverrai la première par Paul. On l'attend ici d'une heure à l'autre, car il m'a habitué à ne plus l'attendre. On dit qu'il est entièrement raccommodé avec sa femme et qu'il vous la ramènera à Londres. Je crois si peu aux on-dit et j'ai tant de raisons à ne pas admettre la possibilité de ce fait que je suis entièrement neutralisé et, comme je vais savoir tout à l'heure ce qu'il en est, je préfère ne rien croire du tout. J'ignore, au reste, si je dois désirer que la chose se passe ainsi. Il y a tant de laisser-aller pour et contre dans la nature de Paul que je trouve que son capitaine doit, sous plus d'un rapport, l'abandonner au gré des flots. Je l'aime comme mon fils et je me fâche à l'aimer contre lui; je le gronde et il me promet, il promet et il ne sait ce qu'il fait, il fait et je le gronde. Voilà le cercle établi et je n'en sors pas.