L'excellent Journal de Paris m'apprend aujourd'hui que M. le comte de L. s'est embarqué le 27 décembre à Calais[ [281]. J'avais, jusqu'à ce soir, regardé ce journal comme le plus bête de Paris; je lui ai fait tort: il vaut mieux que tous les autres. Il y a des chances heureuses dans la vie des journaux comme dans celle des hommes.
Adieu, mon amie; tu as reçu le 29 mon numéro 4 et, depuis, plusieurs autres. Je suis tout consolé de te savoir quelque part. Pauvre toi, et bien plus pauvre moi, pourquoi faut-il que cet endroit si connu, si grand ne me renferme pas dans son sein? Pendant dix années de ma vie, je n'ai cessé de me dire: «Pourquoi a-t-il fallu que le sort me choisisse, moi, parmi tant de millions d'hommes, pour être continuellement face à face avec Napoléon? En le faisant, pourquoi ne pas avoir fait un autre que moi, pour le mettre en butte?»
Aujourd'hui je me dis: «Pourquoi y a-t-il tant de millions d'êtres desquels il dépendrait de se placer vis-à-vis et près de toi, et pourquoi ne suis-je pas de leur nombre?»
Je crois, à la vérité, que le sort pourrait me répondre: «Mais voudrais-tu cesser d'être toi à ce prix?» Mon amie, je dirais: Non.
Il me paraît qu'il y a dans cette détermination un grand degré de confiance en toi, mais tu sais que je suis confiant. Ne crois pas surtout que je suis amoureux de moi.
Adieu, mon amie.
P.S.—Au moment où j'allais expédier le courrier, j'ai reçu la nouvelle quasi incroyable de la mort de la reine de Wurtemberg[ [282]. Ne t'avise jamais, mon amie, de me jouer un tour de cette espèce. Qui eût pu s'attendre à cet événement! Ce que j'en sais est si peu clair que je la crois morte ou d'une attaque d'apoplexie ou d'une angine gangréneuse, les deux seules maladies qui tuent ainsi.
Je ne sais si nous avons parlé ensemble de cette personne, sous plusieurs rapports, très extraordinaire. Je l'ai beaucoup connue et je l'ai souvent jugée bien différente de ce que croyait le public et même de ce que croyaient savoir ses amis. Le cas est si prompt, si catégorique et à la fois si extraordinaire que j'ai cru que je me trompais en lisant ma dépêche.