No 13.
V[ienne] ce 15 janvier 1819.
J'ai reçu ce matin les premières nouvelles de Londres depuis ton retour. N[eumann] t'a vu, il n'a pas pu te remettre ce qu'il tient pour toi, et ce qui bien pis est, tu étais malade et, à ce que me mande N[eumann], pendant un moment, même assez sérieusement malade[ [283]. Mon amie, ne me fais pas du chagrin de cette espèce; je te pardonnerais beaucoup, mais, [envers] tout ce qui tourne contre toi, je ne me sens porté à nulle indulgence. Tu as couru jour et nuit de Paris à Londres, tu fais le jeune homme, cela ne te sied pas; tu as, certes, besoin de ménagements, ta santé ne peut être de fer; tu te fais du mal et tu m'en fais. Et à quoi bon le métier de courrier? Courir vite n'est pas toujours le moyen d'arriver vite. Cette vérité est l'une des plus vraies qu'il y ait, et tu viens d'en faire l'expérience à tes dépens et, par conséquent, aux miens. Mon amie, n'oublie jamais que tu ne t'appartiens plus, que j'ai bien des comptes à te demander et que je pousse le scrupule et même l'exigence à l'extrême, dès qu'il s'agit de toi.
N[eumann] m'écrit dans une lettre, de plus fraîche date que la première, que tu vas mieux. Ce n'est pas encore ce qu'il me faut. Je veux que tu ailles bien. Je suis sûr que tu as souffert dans ton lit, que tu as eu de l'humeur contre toi; si le fait a eu lieu, je t'en remercie et je désire que tu n'aies jamais d'autres motifs d'être fâchée que dans des légèretés sans suite, ni contre toi, ni surtout contre moi.
Rien n'est affreux comme les distances. Tu serais morte, que je ne le saurais pas assez vite pour mourir! Je te crois en vie et en santé, car je tiens à ta vie comme à la mienne et je ne puis pas m'en réjouir. Depuis que j'ai passé sous ton balcon sans me douter même que tu étais en ville, je ne crois plus à ces pressentiments qui remplissent les romans de tous les temps et de tous les âges. Il est possible aussi que ces pressentiments et influences ne soient que du ressort des romans, et je te jure que je n'ai pas le moindre sentiment d'en écrire sur notre compte. Tout me paraît tellement vrai, simple et naturel entre nous deux, que je cherche la solution de notre relation dans des régions infiniment plus élevées que le sont celles dans lesquelles planent les Souza[ [284] et les Radcliffe[ [285].
Paul est enfin arrivé ici. J'ai eu une longue et sérieuse conversation avec lui, et le voilà de nouveau à sa place. Y restera-t-il? Je ne le garantirai pas à la mère du corps diplomatique. Je lui ai lavé la tête à propos de vingt grands et petits détails. Je suis dans le secret de ses nouveaux amours et je lui ai donné des conseils qui ne devraient pas être méprisés par lui, car je fonde mes conseils sur ma propre expérience.
Il se mettra en route sous très peu de jours, et je lui confie la présente lettre, qui vous arrivera plus sûrement et plus vite que par le courrier hebdomadaire. Ne te méprends pas au mot: confier; j'envoie le paquet à N[eumann], car je trouve inutile de doubler les confidences.
Outre vingt peines que me fait ta maladie, je souffre encore de celle de ne point recevoir de tes nouvelles. Je vais être à un mois de date sans avoir lu un mot de mon amie. Nous n'avons pas vécu assez longtemps dans un même cadre de société pour que je puisse te parler de vingt petits faits qui se lient à la vie journalière; tes lettres me sont donc pour le moins aussi nécessaires que doivent te paraître les miennes, pour que je trouve de l'étoffe à la conversation. Mon amie, je ne cesserais pas de te parler de moi, si je ne devais craindre de t'ennuyer et de tomber dans la froide démonstration. Je borne aujourd'hui toute la somme de mon ambition au seul fait d'être aimé de toi et de ne point te fournir même un léger prétexte pour m'aimer moins; or, j'ai la conviction que l'on n'ennuie jamais de près en faisant de soi le sujet des conversations avec son amie, mais que la lettre est moins possible que la personne.
Ma pauvre amie, si j'étais près de toi, combien j'aurais à te dire et combien, en même temps, j'aurais le besoin de te regarder sans proférer une parole!
Ce 16.