J'ai passé hier à peu près toute la journée hors d'ici. J'ai acheté l'été dernier une maison à Baden[ [294]; je ne l'ai vue qu'un quart d'heure avant de monter en voiture pour aller à Carlsbad. Je viens d'y faire plusieurs dispositions pour y loger ma famille l'été prochain, cet été que je passerai, dans ma vie vagabonde, à peu près en entier loin d'ici. Je tiens beaucoup à ce que tout ce qui tient à moi soit le mieux possible; je n'aurais eu ni cesse ni repos, si je n'avais point vu l'établissement de Baden avant de quitter les rives du Danube. L'établissement, au reste, est joli, et je ne regrette pas d'avoir sacrifié à peu près une journée à le voir.

Ce petit voyage m'a fait penser à un voyage bien plus long que je désirerais faire, et qui est si difficile à engrener par ma seule volonté!

Mon amie, pourquoi tout me ramène-t-il à toi, toi qui es si loin, si hors de ma portée! Quel charme j'éprouverai le jour où je serai à même de te dire tout ce que j'aurai souffert, tout ce que j'aurais voulu et désiré, sans pouvoir y atteindre! La distance est une chose affreuse; elle paralyse le corps et hébète l'âme.

Ta dernière lettre est du 23 décembre. Il va y avoir un mois que je n'ai pas un signe de vie de ta part, et certes sans qu'il y ait ni de ta faute ni de la mienne. Je suppose que N[eumann] va m'expédier bientôt un courrier. Il l'eût déjà fait sans doute, si, pour m'accabler, Lord C[astlereagh] n'eût pris la goutte[ [295]. Le Parlement va la remplacer et la pauvre politique étrangère est toujours bien secondaire en Angleterre, quand il s'agit d'un intérêt de John Bull. J'espère que N[eumann] n'oubliera pas de se servir des courriers anglais à Paris. La France est si près de l'Angleterre qu'elle seule n'est point perdue de vue.

Cette France est bien malade, et je n'ai pas besoin de calculer beaucoup pour y entrevoir de graves chances de compromissions[ [296]. Personne n'est ni plus indépendant ni plus courageux que moi dans ses calculs sur l'avenir; ne faut-il pas que toi, tu entres encore dans mes combinaisons sur l'état intérieur de la France! Je suis sûr que, sans toi, je verrais ce qui est; avec toi, je crains ce qui peut-être n'est pas. Voilà un ministre bien arrangé! C'est que je suis pour le moins autant homme que ministre, et bien plus l'ami de mon amie que toute autre chose au monde. Combien je serais fort, si j'étais heureux, et combien je suis faible, quand je manque de tout ce qui constitue la vie du cœur! Ma bonne amie, écris-moi bientôt; non que j'en aie besoin pour savoir que tu m'aimes, mais parce que j'ai celui de me l'entendre dire. Ne prends pas ma demande pour un reproche: tu n'en mérites aucun, mais je te dirai toujours tout ce que j'éprouve.

Nous sommes ici dans le noir, sans pouvoir en sortir; il va y avoir tout à l'heure une année que j'y suis; la première fois que je me verrai le mollet affublé d'un bas blanc, je croirai porter la jambe de mon voisin. Ce ne sont pas seulement les reines, mais tout le public qui a la rage de mourir. Je suis entouré ici de moribonds: un cardinal de mes cousins[ [297] et un cousin, général de son métier[ [298], se mettent de la partie; le premier est mort avant-hier et le second se rangera, je l'espère beaucoup encore, du nombre des mortels. Le général est le beau-frère de Paul et par conséquent le mari de sa sœur, que je t'ai dit beaucoup aimer, c'est-à-dire que je l'aime comme l'on fait quand l'on n'aime pas. Elle est une personne bonne, douce et spirituelle, un peu moins paresseuse que son frère, mais ayant toutes ses qualités et même celles qu'il n'a pas. La pauvre personne ne quitte pas le lit de son mari, près duquel je passe une heure tous les deux ou trois jours: son mal est si ancien et si compliqué que le bon Dieu seul est dans le secret de son existence future. Paul, pour se consoler des peines de la journée, passe ses nuits avec sa belle, qui jadis était l'une de mes folies[ [299]. J'en ai peu fait dans ma vie, mais j'avoue celle-ci, parce qu'elle était prononcée. Je suis par conséquent entouré d'objets lugubres, j'ai l'âme attristée et la tête remplie de bonne diplomatie. Je ne te parle pas de mon cœur. Tu sais où il est et ce qu'il renferme. Et puis il y a des sots qui courent la rue et qui m'envient mon existence! Ce qui prouve plus que tout combien ces sots sont sots, c'est qu'ils ignorent le seul côté heureux qu'il y ait aujourd'hui dans mon existence, le seul qui me fait vivre et me tue à la fois. Ma bonne amie, combien tu dois comprendre ce que je viens de te dire, et combien de fois le jour tu dois te faire le même aveu sur ton propre compte!

La vie de l'homme se compose d'éléments si extraordinaires et si rarement en rapport entre eux, que l'on a beau chercher le bonheur; il me paraît toutefois qu'il ne me resterait rien à désirer si j'étais près de toi. Si tu étais jalouse, je te battrais et nous ferions la paix. Je te battrais, parce que tu aurais tort et que je déteste les torts, en somme et en détail; peut-être ma confiance passerait-elle dans ton cœur et, au lieu de nous quereller, prendrions-nous le parti si simple et si doux de nous aimer beaucoup, toujours et sans plus.

Ce 20.

J'espère que N[eumann] aura eu l'esprit de te donner la musique de dame que je lui ai envoyée dernièrement. Je n'ai pas voulu lui écrire de te la donner, mais je suppose que son bon sens doit l'avoir mené droit au but. S'il ne l'a pas fait, j'en aurais un peu mauvaise opinion, et, dans ce cas, demande-la-lui sans détour. J'ai ramassé tout ce que j'ai pu me procurer de valses que j'entends à tous nos bals et, faute de pouvoir m'entendre rabâcher, je veux que tu entendes au moins ce que j'entends pendant des heures entières. La musique vaut aussi des paroles et, si tu trouves du charme à en jouer de la mauvaise, dis-toi que je ne suis pas plus heureux d'entendre ce que tu joueras mieux que je ne l'entends ici, que tu ne le seras en l'entendant toi-même.

Mon amie, n'oublie pas de m'envoyer la mesure de ton bras, c'est-à-dire de la partie du bras où tu portes un bracelet. Je le ferai faire bien solide et de manière à ce que tu ne risqueras pas de le casser. Ce sera ton affaire que de ne pas le perdre. Parmi beaucoup de choses que l'on fait mal ici, il en est quelques-unes que l'on fait bien, et tout ce qui est bijouterie est du nombre des bonnes choses.