C'est encore l'un de mes malheurs que de ne pouvoir rien te donner. Il y a peu de choses que j'entende mieux que le mot de Lord Albemarle[ [300], qui un jour dit à une amie avec laquelle il se promena pendant une belle nuit d'été et qui eut l'air de beaucoup fixer une étoile: «Mon amie, ne la regarde pas tant, je ne puis pas te la donner!»
Je voudrais, quand j'aime, que mon amie eût tout de moi, et rien que de moi. Si j'avais donné dans la mauvaise compagnie, je me serais certes ruiné, car j'y eusse trouvé des amies qui m'eussent demandé quelques indemnités pour les étoiles. Toi, tu es le contraire et tu me forces à étouffer de chagrin de ne rien pouvoir te donner du tout. Je crois même, s'il m'en souvient, que c'est l'un des messieurs de notre société qui a payé le goûter à Henry-Chapelle[ [301].
Ce 21.
Le courrier de Paris, arrivé ce matin, m'a remis tes nos 7 et 8, du 3 janvier jusqu'au 8 inclusivement. Tu vois, mon amie, que je suis exact à t'indiquer les dates, pour ne point te laisser le moindre doute sur le reçu de tes lettres. Il ne m'en manque aucune depuis que tu m'écris.
J'ai vu avec bien du chagrin que tu as été plus malade même que je n'avais cru. Je t'ai grondée, ne sachant pas jusqu'à quel point tu avais été compromise; je te gronde doublement aujourd'hui de ce que tu ne soignes pas ta santé plus que tu ne le fais. Tu es maigre et tu te dis forte; je le crois, mais ne brave pas ta maigreur. Sois sûre, mon amie, que le plus petit mal peut tourner au mal conséquent et souvent irréparable, quand l'on est comme tu es. Or j'aime que tu sois ce que tu es; ne fais rien pour changer.
Ta lettre m'a, d'un autre côté, fait le plus grand plaisir. Tu sais que je les lis et les relis, et cette certitude qui te satisfait va tout à l'heure te gêner. Tu me dis dans ta lettre: «Mon ami, tu as beaucoup trop d'esprit dans le cœur, cela m'incommode; je sens, je vois bien que tu ne veux pas en mettre dans tes lettres; il t'échappe sans ta participation, tu ne saurais faire autrement; et moi je suis presque honteuse de ne te montrer qu'un cœur tout bête, tout franc, sans autre assaisonnement. Je te prie de ne jamais te rappeler tes lettres lorsque tu lis les miennes».
Bon Dieu! mon amie, il n'y a pas un cœur plus cœur que le mien—et il n'est que cela. Mon esprit est tout dans ma tête, et ne t'abuse pas sur l'étendue de mon fonds. Mon esprit est tout en lignes droites et en grosses masses; je perce quand je vais en avant et j'écrase quand je tombe. Mon cœur est tout de même. J'aime ou je n'aime pas; tout moyen terme est placé hors de ma nature. L'esprit, le sentiment, le talent, sont des facultés toutes séparées entre elles, et il n'existe pas un mortel qui les réunisse toutes à un même degré. Ces facultés même sont tellement indépendantes l'une de l'autre, que l'on peut exceller dans l'une d'entre elles et manquer à peu près en entier de l'autre; cette thèse cependant, qui est d'une vérité constante, n'est appliquée qu'avec trois facultés considérées en masse, elle est fausse dès qu'il s'agit d'une application spéciale, c'est-à-dire dès qu'il s'agit de l'emploi de l'une ou de l'autre faculté dans une circonstance donnée. L'amour renferme son esprit et son talent; le talent renferme et l'amour de la chose sur laquelle il porte et l'esprit dans l'exécution. Il n'y a malheureusement que l'esprit seul qui peut rester froid et se passer de sentiment et de talent. Le ciel m'a épargné le malheur d'avoir de l'esprit de ce genre, et ce sont tout juste les êtres dans ce monde qui en manquent à peu près dans tout qui sont les premiers à taxer les hommes de ma trempe de n'avoir que de l'esprit et de manquer de cœur.
Ne va pas, mon amie, te creuser la tête pour répondre à mes lettres, ni chercher jamais de l'esprit autre que celui lié au bonheur d'avoir un cœur. Je veux absolument que tu ne te trompes en rien sur mon compte; ne crois pas que je te dis ici un mot de plus ni un de moins que ne me dicte le cœur et, comme tu dis très bien, l'esprit que j'ai dans le cœur. Si je consultais ma tête en t'écrivant, il est vingt choses que je ne te dirais pas et cent que je dirais autrement que je ne le fais. Tu vois, aux volumes que je t'écris, que je laisse couler ma plume comme ma pensée et, aux graves omissions et incorrections que tu dois trouver dans mes lettres, que je ne les relis jamais. J'ignore même si tout le monde est comme moi; je ne puis pas relire une de mes lettres, sauf à la changer, et il ne m'arrive certes pas de la changer en mieux. Ne t'avise pas de croire que je traite ainsi mes dépêches; celles-ci gagnent toujours à la révision, ce qui prouve que l'esprit a besoin d'un degré de calme qui tue le cœur.
Il doit enfin t'être bien prouvé que je t'ai pas trompé le jour où, la première fois, je t'ai parlé de moi. C'était chez Lady Castlereagh. Je me connais beaucoup et je m'en sais gré. Je me juge avec tant de sévérité que je ne me permets jamais de juger ainsi les autres. Mon amie, l'on ne me connaît, au reste, que comme tu dois me connaître maintenant, ou l'on ne me connaît pas du tout.
Après tant d'aveux, il me reste à t'assurer que c'est tout juste l'esprit de ton cœur qui fait mon bonheur et ton charme. Tes lettres si simples et si bonnes, le manque total d'apprêt que j'y trouve, tes assurances et tes vœux si fortement exprimés dans ma langue, me prouvent que tu me connais et, je le dis avec une grande jouissance, que tu m'aimes. Rien n'est extraordinaire comme notre liaison; je crois que toute mère pourrait permettre à sa fille la lecture de notre roman; peu d'entre celles-ci voudraient se contenter de notre bonheur, et peu, par conséquent, seraient séduites par notre exemple. Je réponds des hommes pour ce fait; je n'en connais pas qui se serait placé ainsi que je le suis. Homme moi-même, crois-tu que je puisse en être satisfait? Mais cet homme qui est ton ami, peut-il désirer plus, si le tout n'est pas toi?