Ne t'y trompe pas, mon amie, je ne suis souvent guère plus que toi en passe de lire tes lettres quand je le veux, et cette volonté porte toujours sur le premier moment possible. J'avais dans ma chambre l'un de mes conseillers, j'étais occupé d'une fastidieuse affaire, je n'étais pas les jambes croisées dans le coin d'un canapé; ma bonne amie, j'ai fait une bête mine en me faisant faire le rapport d'une sotte affaire. J'ai déballé; j'ai renvoyé mon ennuyeux référendaire; je me suis mis à décacheter mes paquets; celui que l'on cherche est constamment le dernier que l'on trouve. J'ai ouvert tes lettres, je me suis mis à lire et j'ai eu la visite du nonce[ [311], de Golovkine, de Caraman, de sept ou huit athlètes politiques. Les scélérats m'ont retenu trois heures. Si j'avais été leur mère, je les aurais fouettés. Enfin, je suis parvenu à te lire, oui, bien toi, mon amie, car rien, hors tout toi, n'est plus toi que tes lettres. J'aurai bien à y répondre: j'en suis tout plein et tout heureux.

Avant tout, merci, bonne D., que tu sois ce que tu es. Me suis-je trompé en toi? Ai-je eu du courage de me placer et de me livrer comme je l'ai fait? Ai-je eu de l'esprit à deviner le tien, du cœur à pressentir le tien, du goût en te choisissant, de la sagesse en faisant de toi l'amie de ma vie? Ne va pas croire que je n'eusse point pu faire autrement que je n'ai fait. Je crois t'avoir déjà dit ce que je pense des impressions spontanées. Quelques fortes que puissent être ces impressions, elles ne sont jamais plus fortes que mon âme. J'ai toute ma vie été maître du premier mouvement, je ne me suis livré au second qu'en suite de ma ferme volonté de le faire, je n'ai jamais dirigé le troisième. Aujourd'hui, il me serait tout aussi impossible de ne pas t'aimer que j'ai eu la faculté de me livrer à toi ou à te laisser loin de moi. S'il y a peu de roman dans ce fait, c'est que je n'ai jamais écrit le roman, je n'en lis même jamais. Je suis si pénétré de la conviction qu'il n'en existe pas un que je n'eusse écrit avec autant de véritable sentiment que le lecteur sentimental y découvre souvent sans être romanesque lui-même, que je ne trouve pas qu'il vaille la peine de lire ce que d'autres ont senti ou se figurent avoir senti. Ma bonne amie, crois-m'en sur parole; je sais aimer plus et mieux que la plupart des hommes.

Tes lettres sont tout ce que je veux: il n'en existe ni de plus aimables, ni de meilleures, de plus raisonnables, de plus fortes. Elles sont d'une femme comme je l'aime, d'une amie qui seule peut être la mienne. Tout est raison dans ton âme et chaleur dans ton cœur; dès que le contraire a lieu, l'être, en un mot, qui, à mon avis, est transposé, n'est plus fait pour moi. Reste, bonne amie, comme tu es et ne crains rien du temps. Ce n'est pas quand l'on est comme moi que le lendemain est à craindre; le jour d'aujourd'hui est plus demain et jamais moins. Je vais en m'élevant et non en baissant, j'ai le pas assuré; comme petit garçon déjà je suis moins tombé que mes camarades; j'ai couru un peu moins vite, j'ai ouvert de grands yeux et j'ai toujours gagné le prix à la course. Je suis certain, mon amie, que nous deux arriverons toujours au but et, ce qui fait le bonheur de ma vie, à un même but.

Combien tes lettres me prouvent cette vérité! Oui, mon amie, un lecteur tiers ne trouverait pas de différences entre nos lettres; nous pourrions quasi chacun garder toujours la nôtre: nous y apprendrions à peu près tout ce que nous nous disons réciproquement. Le fait est simple: nous pensons l'un comme l'autre, nous avons les mêmes goûts, les mêmes besoins; tu es en femme ce que je suis comme homme. Je n'aurai jamais une impression qui ne te porterait au même jugement que moi. Nous sommes vrais tous deux, et c'est beaucoup. Nous le sommes par besoin ou plutôt par impossibilité de ne pas l'être, plus que par toute autre cause. L'on peut être autre que nous le sommes; dans ce cas sera-t-on meilleur ou plus mauvais? Le troisième, homme ou femme, peut exister, mais je ne l'ai pas trouvé. Ne va pas le chercher.

Moi aussi, mon amie, j'ai le sentiment que plus personne ne te satisfera en plein. Tes sens existent, donc ils peuvent se séduire. Ils ne te procureront plus une entière jouissance; il te manquera ce que tes sens n'ont jamais offert, ce qui est placé hors de leur sphère. Les jouissances que les sens seuls procurent, ressemblent aux effets d'une girandole. Les fusées s'élèvent, elles jettent un jour qui devrait durer toujours; vous croyez vous élever avec elles; tout est beau et lumineux; les alentours même empruntent de leurs feux—et vous vous trouvez replongé dans les ténèbres. Ce qui fait notre vie, mon amie, n'est pas passager; nous irons mieux demain que nous n'allons aujourd'hui—et nous ne vieillirons pas en peu de moments.

Ce 30.

J'ai relu depuis hier deux fois tes lettres. Elles font mon bonheur. Bonne amie, ne crains jamais de m'en écrire de trop longues. Des lettres comme les tiennes n'ont pas de taille, chaque page vaut une lettre et la plus longue ne me paraît qu'une page.

Tu es donc arrivée à sentir le besoin de me mettre au fait de l'histoire de ta vie; c'est le premier de mes besoins quand j'aime. Je n'ai jamais peur que mon amie sache trop; j'ai peur qu'elle ne sache tout. Il n'est pas en moi un côté faible que je ne voudrais lui découvrir; si l'on a besoin de cacher, ce ne peut être qu'en suite d'un tort. Mon amie, je ne crois pas avoir jamais été dans ce cas.

Tu as vu que peu après que j'étais entré en contact avec toi, j'ai commencé par te parler de moi; tu n'avais pas le même besoin; tu l'as aujourd'hui: je crois que tu m'aimes plus. Mande-moi tout: que je sache quand tu as été heureuse et quand tu ne l'étais pas. Je sais au reste ce qui te regarde; tu n'as pas besoin de nommer, je crois que je pourrai y suppléer. Tu as fait des choix et tu as été trompée; quelle est la jeune femme qui ne l'a pas été? Il est naturel que les femmes se trompent plus que les hommes et les raisons en sont simples. La plupart des hommes ne cherchent que ce qu'ils sont sûrs de trouver, tandis que les femmes cherchent ce qu'une longue expérience et une connaissance profonde du cœur humain ne permettent pas souvent de décider. Et à quel âge cherchent-elles un ami digne d'elles, un cœur sûr et aimant, un esprit juste et droit? Mon amie, les affaires se font en marchand et les femmes se livrent à la plus forte de leur vie à peine sorties de l'enfance. Les yeux disent à l'homme ce qu'ils cherchent, et le cœur de la femme veut décider d'avance de celui de l'homme qu'elle désire. L'homme a atteint son but au moment même où la femme n'établit de fait que son point de départ. L'homme cesse quand la femme commence; l'amour paraît trop long au premier et la vie trop courte à la dernière. La femme ne veut pas quand l'homme veut et elle veut quand il ne veut plus. Tout ceci est dans la nature, et sans cette loi l'amour n'existerait pas, ce don du ciel réservé par le Créateur à la seule espèce humaine. L'amour véritable est tant, mon amie, que s'il était facile à rencontrer, il ne vaudrait plus rien. Il se compose en premier lieu de disparates et d'oppositions; il se renforce par les difficultés; il n'est couronné que par la plus entière identité. Il a bien des termes à parcourir et bien des difficultés à vaincre; or dans les choses difficiles, la plupart des humains perdent haleine à mi-chemin, trop heureux s'ils y arrivent!

J'ai beaucoup connu un homme—et je crois que c'est celui duquel tu te plains—et je l'ai connu bien avant toi. Tes yeux auront éveillé ton cœur et ton cœur a ébloui ton esprit. L'on prend en amour souvent son propre esprit pour celui de l'objet aimé; l'on est si heureux de donner que prêter ne coûte rien. Or, mon amie, tu as un grand fonds de cette denrée et tu n'as pu t'apercevoir de la dépense que tu faisais.