Tu y trouveras jointe la partie du no 13 que je n'ai pas voulu confier à une occasion moins sûre que ne l'est la présente. Il te suffira d'y jeter un coup d'œil pour te convaincre des motifs de prudence qui m'ont fait agir ainsi. Je ne sais ni compromettre ceux qui placent leur confiance en moi, ni compromettre un grand intérêt dans ma vie. Le premier de tous se trouve touché dans ce que je t'ai écrit le 22 de ce mois[ [307].
Il me reste à te prier de faire tout ce que je te demande dans les feuilles jointes à la présente lettre et écris-moi que tu l'as fait.
Mon amie, je ne puis te dire assez combien le voyage si long que je vais entreprendre me gêne. Je déteste le matériel du voyage; je regarde la voiture comme une prison, et je suis trop libéral, malgré ce qu'en pense le Morning Chronicle, pour ne pas aimer la liberté de mes mouvements. Je vais par-dessus le marché au midi, pendant que tu es au nord. Notre correspondance—le seul bonheur duquel je jouis en ce moment—ne peut qu'en souffrir. En un mot, mon amie, ce que j'eusse entrepris naguère sans plaisir mais sans dégoût, tourne aujourd'hui en ennui complet. Ma santé est bonne et je crois que le voyage la rendra meilleure encore; l'air et le soleil de l'Italie me font toujours du bien; ils calment et détendent mes nerfs; je suis forcé à un mouvement que je ne trouve pas moyen de faire dans mon attitude habituelle. Voilà le bon côté de la chose, mais il est physique, et le moral l'emporte chez moi toujours sur la partie matérielle de mon existence.
Toi, c'est-à-dire du bonheur, c'est ce qu'il me faudrait, et je ne le trouverai pas aux bords du Tibre ni sur la plage de Baja. Si je pouvais faire le voyage avec toi, je le regarderais comme l'une des plus grandes jouissances de ma vie.
Le seul point lumineux au milieu de tant de brouillards, c'est la rencontre avec ma fille[ [308]. Je ne la quitterai pas de tout le voyage. Je trouve en elle toujours un être qui me comprend, et rien ne calme, plus que ce fait, mon âme si isolée au milieu du monde. Je voudrais tant t'envoyer l'une ou l'autre de ses lettres, pour que tu puisses juger combien elle est ma fille. La pauvre petite a le cœur le plus pur et à la fois le plus chaud que l'on puisse rencontrer; ses sentiments sont tout en dehors pour ceux qu'elle aime et toutes ses paroles sont simples comme elle. Elle a écrit dernièrement à sa mère, le jour de sa naissance: «Je vous écris à genoux, lui dit-elle, pour vous remercier de vingt-deux années de bonheur[ [309]!» Voilà tout ce qu'elle dit, et j'aime mieux cette seule ligne qu'un roman sentimental tout entier. Aussi ne puis-je t'aimer plus que je ne l'aime, ni elle plus que toi. Je vous aime autrement, et les sots seuls prétendent que l'on ne peut avoir dans son cœur plusieurs affections également fortes. La différence dans l'affection n'exclut ni sa force ni son existence. Ce qui tourne en faveur du sentiment de la nature de celui que j'ai pour toi, c'est qu'il ne peut porter que sur un seul objet, tandis que celui que l'on porte à un enfant, à un frère, peut exister à la fois pour tous vos enfants et parents.
Tu recevras d'Italie un véritable journal. Ce ne sera pas celui d'un voyageur sentimental, mais d'un homme tout simplement et tout bonnement ton ami. Crois-tu que je le sois tout à fait? Crois-tu qu'on puisse l'être plus que je ne le suis? Toi aussi, mon amie, demande à ceux qui t'assureront que je ne sais pas aimer: «Vous a-t-il aimé?» Tu ne risques pas de rencontrer celle qui pourrait te répondre par un «oui» tout rond.
Ce 29 janvier.
J'ai vu dans les feuilles que tu as été invitée à Brighton[ [310]; je savais par ta dernière lettre que tu t'apprêtais à y aller. Si j'étais seigneur de Brighton, tu y serais toujours quand j'y serais moi-même et je crois que, dans ce cas, Londres me verrait peu. Dans un rapport de cœur, la campagne vaut le double de la ville; tout y est réunion et la sert; les entraves du salon n'existent pas; le même toit semble réunir les cœurs comme les individus. Une bonne saison de vie de château avec toi ferait le bonheur de ma vie; je crois que j'y ferais provision de bonheur et que j'en acquerrais un fonds assez riche pour suffire à ma dépense bien au delà de la durée du séjour.
Ce 30.
J'ai été interrompu hier, dans ma lettre, par la meilleure des causes, par la seule, je crois, qui au monde eût pu m'être agréable. L'on est venu m'annoncer l'arrivée du courrier de Londres. Je l'ai fait venir sur-le-champ, j'ai déballé moi-même sa valise, j'ai aimé même à voir l'une des plus sottes figures—véritable valise vivante—qu'il y ait au monde. Je suis sûr, mon amie, qu'il ne t'est jamais arrivé de quitter un lieu où tu venais d'être heureuse, sans attacher une idée de jalousie au retour du postillon qui t'as conduite la première poste. Je crois toujours que cet homme doit être heureux! Or, mon imbécile d'hier et de tous les jours m'a paru malheureux d'avoir quitté Londres.