Ce 1er février.
Mon amie, comme le temps passe! Voilà que tout va être à trois mois de date. Comme il passe lentement! Il me faudra peut-être plus d'un an pour te revoir. Tout passe excepté le sentiment que je te porte.
Quelle singulière personne tu es, et dans tout ce que tu dis et par conséquent dans tout ce que tu penses!
Tu me dis, dans ta lettre du 9 janvier: «J'ai le malheur d'aimer l'ambition, j'aime tout sentiment qui pousse un homme à aller en avant.»
Ce mot est si fort à moi que je te permets tout au plus d'en partager la propriété. Je vais te le prouver.
Quand, en 1814, l'Empereur m'a permis de joindre les armes de sa maison aux miennes[ [315], j'ai choisi un motto pour mes armes. Je me suis arrêté plusieurs mois au mot de «Vorwærts»[ [316], que j'ai voulu demander. C'est la dissonnance de la fin du mot qui m'a empêché de le choisir définitivement, et je vois aujourd'hui que j'ai eu tort. J'ai trouvé que toute l'ambition permise à un homme se trouvait concentrée dans ce mot; il porte à la fois sur l'individu et, à mon avis, bien plus encore sur ses devoirs. Un petit scrupule de peu de valeur m'a empêché de choisir le mot—le fait étant dans mon cœur et dans mon essence, je te plais. J'ai inventé Kraft im Recht[ [317] que je porte maintenant. Si tu veux savoir quels sont mes principes politiques, tu en lis le manifeste dans ces trois paroles.
Quant à l'ambition, mon amie, ne dis pas que tu l'aimes. Il en est une détestable et une autre qui seule porte aux belles choses, les seules grandes. Toute ambition qui se borne au calcul de se pousser soi-même est condamnable; celle qui vous porte à pousser la cause est la force motrice de tout bien. Je n'en ai et n'en admets point d'autre. C'est aussi celle que tu aimes, la seule que tu puisses aimer. Une âme comme la tienne ne veut que ce qui est utile, car tout ce qui ne l'est pas n'est pas digne de tes regards. Or, l'individu n'est rien et la chose est tout. Je ne puis plus être rien de plus chez moi que je ne suis; ma carrière est finie; je l'ai parcourue sans jamais penser à moi, sans jamais demander rien, sans même avoir voulu me charger de tant de responsabilités! Si j'avais de la mauvaise ambition, je serais content d'être ce que je suis; or, je ne le suis pas. Mon ambition est de faire et bien; c'est elle qui me console en partie des immenses sacrifices que je lui porte. Sais-tu quelle a été la sensation que j'ai éprouvée le jour où j'ai été tout ce que je puis être? J'ai manqué pleurer de la perte de ma liberté, et je me suis sauvé par l'idée que le plus méchant des sots ne trouvera plus moyen de croire que je fais pour devenir, que je marche pour monter. Quand je marche, mon amie, c'est pour arriver, et ma personne est maintenant hors de jeu. Je me trouve placé à la tête d'intérêts immenses; je ne suis pas un moment dans la journée où je n'aie le sentiment de ce que je dois à la confiance d'un homme que j'aime parce que je l'estime; chaque erreur que je commets porte sur à peu près 30 millions d'hommes; je ne crains que des erreurs, car je puis me garantir mes intentions. Crois-tu, mon amie, que placé ainsi, je puisse nourrir un sentiment quelconque d'ambition relatif à moi?
Ce 2 février.
Quelles bonnes journées! Gordon[ [318] m'a envoyé ce matin des dépêches que venait lui porter un courrier de son gouvernement. J'y ai trouvé une lettre de toi, bien empaquetée et bien bonne. C'est ton numéro 11 du 21 janvier. Tu étais bonne, tendre et triste, ce 21 janvier. Il t'est arrivé ce qui m'arrive. Quand il m'arrive de rêver d'un être que j'aime, qui est loin de moi, je passe toujours la journée suivante dans un état que je ne puis te faire comprendre que par les mots de «wehmüthige Stimmung»[ [319]. J'ai beau vouloir me distraire, la journée a hérité de la pensée de la nuit; je ne parviens pas à en sortir; elle pèse sur mon âme, elle accompagne ou suit toute idée étrangère à son objet. Mon amie, je te remercie de cette nouvelle ressemblance.
Tu me dis: «Je vaux mieux ou moins que toi.» Je t'accorde avec grand plaisir le mieux, je rejette le moins et je suis prêt à décider que nous valons l'un ce que vaut l'autre. Mon amie, c'est dans cette conformité entière—si rare à rencontrer—que se trouve le lien qui nous lie. Combien, si j'étais avec et près de toi, tu aurais de raisons de ne plus douter de cette entière conformité!