Tu me dis que tu m'aimes plus que tu m'as aimé? Je le crois: tout dans ce monde avance ou recule. Rien, et la pensée moins que toute autre chose, ne reste stationnaire.

Tu me rappelles que je t'ai prédit que tu aimerais mes lettres et moi en suite de mes lettres. J'en étais certain, et je ne te l'eusse point dit, si je ne l'avais été. Je sais que mes lettres expriment ma pensée; je sais que ma pensée te convient; je sais enfin que si je cherchais à t'écrire des lettres guindées, tu ne m'aimerais pas. Tu as appris à te confirmer par mes lettres dans vingt vérités que tu as eu la bonté d'accorder sur parole. Tu as été confiante et tu t'en sais gré. La confiance est une chose si forte et si grande qu'on peut finir par la regarder, dans des cas donnés, comme la source de tout bonheur comme de tout malheur. Moi, mon amie, je ne mériterai jamais le reproche d'avoir fait ton malheur. Je resterais cent ans en liaison avec toi—ce bonheur n'est pas d'ici-bas—que tu me retrouverais à la fin le même pour lequel tu as bien voulu me prendre au commencement de notre connaissance. Il est un élément en moi qui ne change pas, qui ne vieillit pas, que rien ne saurait faire dévier de sa ligne: c'est le cœur. Mon cœur a cherché à dix-huit ans ce qu'il a trouvé à quarante;—mon amie, crois-tu que je puisse jamais vouloir céder ma propriété pour rentrer dans le vague? Il t'en ira de même, tu ne me quitteras plus. Si, par la plus cruelle des destinées, je devais ne pas te voir de longtemps, si notre plus prochaine rencontre ne pouvait avoir lieu que dans un âge beaucoup plus avancé, nos âmes n'en feraient pas moins qu'une seule. Deux essences, confondues comme les nôtres, ne se séparent plus et, si la faculté existe, elles sont liées bien au delà des bornes du temps physique. C'est à nous à chercher à ne pas le voir s'écouler loin de l'autre. La volonté de l'homme est, après le Destin, la plus forte des puissances. Crois que je sais vouloir et fie-toi à cette force que le ciel a placée dans mon âme. Veux, de ton côté; soyons prudents et nous arriverons au but.

Je n'aime pas te faire de reproches, et pourtant faut-il que je t'en fasse un. Comment es-tu encore à trouver dur que tu ne rencontres pas ton cœur dans ton ménage? Ce bonheur, sous le point de vue du sentiment de l'amour, n'est réservé qu'à une faible somme de ménages privilégiés. Je ne crois pas qu'il se rencontre jamais dans ceux qui s'établissent dans la première jeunesse; la sécurité de la possession dans l'âge des passions, dans celui de la force et de la fleur de l'imagination, tue le charme de la propriété. Je nie catégoriquement que jamais il puisse se rencontrer dans les mariages d'amour entre jeunes gens. Or tu es dans le premier de ces cas.

Tu étais une enfant quand tu t'es mariée[ [320]. Tu as été placée dans une attitude qui n'est pas conforme à la marche de la nature dans les femmes. La jeune fille a besoin d'aimer sans plus; l'amour se présente à elle tout spirituel; le corps, la partie matérielle ne lui apparaît pas; elle ignore que c'est elle qui la pousse et qui éveille en elle un sentiment inconnu, mais plein de charmes. On jette une jeune personne entre les bras d'un homme qui commence par ce qui devrait être la fin; dès lors, la marche même de la nature est intervertie, et elle ne l'est jamais impunément. Le fait qui devrait ne jamais être qu'une récompense tourne en dégoût et le succès en défaite. L'âme s'affaisse sous le poids de ce régime, qui devrait être inconstitutionnel (tu vois que je suis libéral) et elle reste comprimée jusqu'au premier moment où elle prend son essor. Le ménage ne paraît plus alors qu'une dure nécessité—le devoir, un poids souvent insupportable—il semble un obstacle au bonheur. L'âme entre en révolution, elle brise des liens qui lui semblent injustes; elle se fonde sur une forte déclaration des droits de l'homme. Elle croit trouver le bonheur tout autre part que dans ce qui lui est imposé comme autant de devoirs; la vie s'use dès lors en contraintes, en désirs, en recherches, en espérances déçues, en erreurs dans les choix, en regrets. L'âge vient, le roman cesse et les faits se représentent de nouveau dans toute leur simplicité. Heureux ceux qui n'ont point de reproches fondés à se faire, à cette époque reculée, de s'être préparé une source de regrets amers et éternels!

Mon amie, ne trouves-tu pas que j'ai raison?

Mais en quoi as-tu tort?

Dans le fait que tu regrettes ne pas trouver dans ton ménage ce qui ne peut s'y trouver, et en cherchant ce qui ne se trouve pas dans ton mari, est la cause de tes regrets. Tu m'aimes, tu m'aurais épousé à quatorze ans: tu ne serais pas plus avancée en bonheur, sous le point de vue de ce que tu appelles l'emploi du cœur, que tu ne l'es. De l'amour, mon amie, ne va pas le chercher dans le ménage; ta conscience te fera le reproche d'aller le chercher hors de lui: je ne dis pas que cette partie législative de ton être ait tort. Je respecte avant tout la loi. Je suis assez faible pour y manquer quelquefois. Mon amie, pardonne-moi cette faiblesse: tu la partages; nous avons donc tort tous deux, sans avoir sans doute une autre excuse que le fait.

Il n'existe pas une loi qui ne soit fondée sur l'application de la plus pure morale. Mais la force des circonstances a dû engager souvent le législateur à renforcer les termes de la loi, et la plupart de ces circonstances tiennent à la réunion des hommes en société. L'on se marie pour avoir des enfants et non pour satisfaire le vœu du cœur. La société exige que telle soit la règle, mais le cœur s'y soumet bien difficilement; il finit ordinairement par regagner ses droits, et je suis convaincu que les bons ménages ne seraient fréquents que si les unions avaient lieu entre hommes de quarante et femmes de trente ans. L'un et l'autre des deux partis saurait alors qui choisir. Ta gouvernante t'aura dit cent fois: Pensez d'abord et puis agissez! Ta mère te l'aura répété: et l'on t'a fait faire l'affaire de la vie avant que tu aies même eu la faculté de penser et de savoir ni ce qu'est la vie, ni quelle en est l'affaire.

Le monde, mon amie, marche d'après les besoins de la société; le cœur a souvent bien de la peine à s'y soumettre. Mais ne va pas en chercher la cause hors toi-même.

Quand je t'ai dit, il y a longtemps, que je voulais que, pour me plaire, tu fusses bien pour ton mari, j'ai senti que je te donnais l'un de ces conseils que peu d'hommes savent donner. Mais, mon amie, tu dois m'aimer pour ce fait, car toi, tout juste toi, tu n'aimeras jamais dans l'homme que tu trouves digne d'être ton ami que ce qui est bien en soi-même ou pour le moins sage, dans une circonstance donnée. Le sommes-nous de nous aimer comme nous le faisons? Je l'ignore, mais ce qui est certain c'est que je ne saurais faire autrement.