Ce 3 février.
En parcourant ce matin ta lettre no 9, je n'ai pu m'empêcher de rire de ta colère contre N[eumann], de ce qu'il a bâillé pendant que tu lui parlais de moi et de nous. Ma bonne amie, c'est que N[eumann] n'est pas amoureux de moi. Et que Dieu garde qu'il le devienne jamais! Que ferais-je de son sentiment? Le métier de confident est le plus détestable qu'il y ait. Il ressemble aux charmes de celui d'un conducteur de diligence. T'es-t-il arrivé quelquefois de devoir lire des lettres d'amour adressées à une autre que toi? Elles me font l'effet d'un remède qui porte au cœur à force d'être fade. Mais aussi faut-il convenir que, sur mille, il n'en est pas une qui ne soit l'expression de la folie, de la déraison ou de la bêtise. Les pires de toutes sont celles qui sont rédigées dans le but de masquer la nullité complète de leur auteur. Le remède alors est pire que le mal.
Crois-tu encore à la possibilité que je puisse exister dans une liaison avec une petite sotte? Ne va pas croire que j'aime à écrire. En voyant les volumes que je t'écris, tu pourrais bien être tentée d'en admettre la chance. Je n'écris que quand je ne puis faire autrement; je ne t'écris pas par plaisir, mais par besoin et ce besoin tourne en bonheur. Je n'ai jamais ni correspondants ni correspondantes. Je n'écris que sur des in-folio. Je voudrais pouvoir trouver un autre mot que celui d'écrire, quand il s'agit de toi. Je te parle, je cause avec toi, tu es devant moi, en moi, partout. J'ai même la réputation du correspondant le plus détestable, le plus paresseux du monde; c'est, de toutes mes réputations, à la fois la plus vraie et la plus fausse.
Dis-moi qui sont les deux Anglaises desquelles j'ai été amoureux? Je ne me souviens d'aucune. Les Anglaises sont singulières. Leurs manières sont tellement à l'avenant que l'on serait tenté de croire, quand on ne les connaît pas, qu'elles sont à laisser ou à prendre sans plus. Elles sont si étonnées, quand elles rencontrent un homme qui leur parle avec un peu de suite, qu'elles portent sur-le-champ le même jugement sur son compte, jugement qui certes est moins hasardé. Mais, de l'amour, même les apparences de la cour qui précède l'amour, je te jure que je ne me sens pas coupable de ce crime envers aucune insulaire. Si je n'avais passé six mois à Londres à l'âge de dix-huit ans[ [321], je ne pourrais pas répondre en conscience si les femmes anglaises sont de la même espèce que celles d'en deçà de la Manche. Dis-moi, bonne amie, lesquelles de vos femmes se vantent, ce qui serait me faire trop d'honneur, et quels sont les imbéciles qui m'en font assez pour me taxer de fortunes aussi mauvaises que je regarde l'être toutes celles que l'on peut avoir avec des caillettes. Et tu m'assures que mes belles le sont!
Ce 4.
Mon amie, tu m'aimes bien, car tu aimes l'Autriche que tu n'aimais pas! Je ne te permets pas de ne pas m'aimer, mais je suis assez juste pour ne pas trop savoir pourquoi tu m'aimes tant; d'un autre côté, je ne te pardonnerais pas de ne pas aimer l'Autriche, car elle est bonne. L'un des bonheurs de ma vie serait de te voir l'aimer en suite d'un long essai. Tu l'aimerais alors de conviction, tout comme tu l'aimes aujourd'hui par entraînement. Sais-tu ce qui t'arriverait? Tu finirais par l'aimer plus que je ne l'aime, car l'on a beau l'aimer, l'on se lasse de porter un fardeau, et celui que je porte est lourd.
Tout ici est bon: je ne connais pas un fait basé sur un principe ou faux en lui-même ou condamnable. C'est le régime qui, au monde, respecte le plus tous les droits et garantit le plus toutes les libertés. Notre essence n'est point connue: elle ne saurait l'être, car nous ne parlons guère et le monde est plus enclin à croire sur parole à ce qui n'est pas qu'à se douter de ce qui est sans paroles. Notre pays, ou plutôt nos pays, sont les plus tranquilles, parce qu'ils jouissent sans révolutions antérieures de la plupart des bienfaits qui incontestablement ressortent de la cendre des empires bouleversés par des tourmentes politiques. Notre peuple ne conçoit pas pourquoi il aurait besoin de se livrer à des mouvements, quand, dans le repos, il jouit de ce que le mouvement a procuré aux autres. La liberté individuelle est complète, l'égalité de toutes les classes de la société devant la loi est parfaite, toutes portent les mêmes charges: il existe des titres, mais point de privilèges. Il nous manque un Morning Chronicle!
Tu crois que je suis libéral dans le fond du cœur? Oui, mon amie, je le suis et même au delà. Je te parlerai un jour, quand je ne serai pas à ma 34e page, de mes principes à ce sujet, et ne t'en effraie pas: je te prouverai que tu n'es pas de l'opposition. Tu aimes l'esprit, mon amie, et tu as raison; mais ton esprit est si droit et si positif que tu aurais beau faire, tu ne saurais dévier de la ligne pratique, et c'est tout juste celle qui ne l'est pas qui conduit à l'opposition. Rien n'est facile comme la critique; rien même n'est utile comme elle, hors le bien faire. Sur cent critiques, il n'en est pas un qui sache le dernier. Toi, mon amie, tu as ce que les femmes ont si rarement et de même ce qu'elles ont toutes. Tu es homme pour l'esprit, femme pour la finesse du tact. Tu es charmante, ma bonne D.; tu es ce qui me faut; je ne veux plus que toi. Ne te fâche pas de ces aveux et n'oppose rien à mes vœux!
Je suis occupé maintenant, depuis trois jours, de l'occupation la plus sotte du monde. Nous avons ici l'ambassadeur persan[ [322]. Ce diable d'homme veut tout ce l'on ne peut vouloir et se refuse à tout ce qu'il doit. Il existe chez nous une étiquette très sévère pour la réception des ambassades orientales. Mirza-Abdul-Hassan-Khan—nom doux à prononcer—est une espèce de Chinois pour l'étiquette[ [323]. Nous avons terminé avec lui; je vais le recevoir, et dimanche il aura son audience solennelle chez l'Empereur. Le cœur, mon amie, reste bien vide dans ces occasions, et, comme tout cependant me ramène à toi, même les ambassades persanes, je lui veux du bien, vu qu'il est l'un de tes enfants. Il se rend d'ici à Londres, et tu l'y as peut-être déjà vu une fois. Il a ici avec lui une esclave géorgienne, de laquelle le grand vizir lui a fait cadeau[ [324]. Je suis fâché que cette attention n'ait pas également lieu dans la Chrétienté. Je sais bien quelle esclave j'eusse demandé à ton Empereur, à la suite de l'entrevue d'Aix-la-Chapelle! Mon Dieu, comme j'aurais eu soin de cette gentille personne! Comme je la logerais bien, comme elle ne manquerait de rien et combien je serais bien plus à elle qu'elle ne pourrait jamais être à moi!
Ce 5 février.