Dans l'une de tes lettres, tu te plains de la société dans laquelle tu vis. Mon amie, la mienne n'offre guère plus de charmes. Il y a des êtres qui se contentent souvent de peu de chose, et beaucoup de monde et de bruit est peu. Je ne suis pas de ces gens-là. Je déteste ce que l'on appelle le monde; j'aime l'occupation et un cercle étroit, bien connu, sûr et aimable. Tu sais que les numéros 1 sont toujours placés sous les lustres. Eh bien! c'est peut-être pour cela que d'autres ne trouvent place que dans les coins, et c'est dans ces coins que se trouvent toujours l'esprit et la grâce. Il n'est pas un pays plus stérile que le nôtre en hommes aimables; les femmes valent mieux, mais les classes sont par trop tranchées; il n'en existe guère qui aient à la fois de l'esprit et du charme. Les femmes spirituelles chez nous sont ordinairement loin d'être aimables, et celles qui, au premier abord, paraissent aimables manquent d'esprit. Aussi n'en existe-t-il pas une ici qui pourrait me faire passer avec plaisir une soirée à ses côtés.

Ma société se compose de tout ce que porte le pavé de Vienne et de quelques hommes: ces derniers sont étrangers et en petit nombre. Je vois habituellement du monde tous les soirs à commencer de 9 heures. Les ennuyeux se sont donné le mot de se présenter en masse les dimanches et les jeudis, les médiocres viennent les lundis et les vendredis. Huit ou dix personnes—et ce sont celles qui sont bien—viennent à peu près tous les jours, et, les mauvais, nous ne nous renfermons dans notre coin que vers minuit où nous restons à causer jusqu'à 1 ou 2 heures. Ma pauvre amie, c'est dans ce coin—et ça surtout chez toi—que ceux qui se réunissent chez moi seraient bien et que tu le serais à ton tour. Il faut au milieu de plusieurs hommes, l'esprit d'une femme spirituelle. Tout prend une face nouvelle; les idées gagnent en fraîcheur et rien n'est comparable au genre de finesse et de tact qu'une femme aimable sait déployer dans l'intime réunion. J'ai passé les meilleures années de ma vie dans ce genre de vie; ma vie même y a été formée par la première liaison que j'ai eue. La femme qui m'a permis de l'aimer à dix-huit ans[ [325] était aimable; elle avait une tante d'un esprit très supérieur et qui ne souffrait que d'aimables entours. J'ai, en apprenant à connaître le monde, vu que rien n'est facile comme de faire valoir l'esprit que l'on a, et que rien n'est ridicule comme de courir après celui que l'on n'a pas. J'ai commencé par où ordinairement l'on finit. Aussi, arrivé ici pour la première fois à l'âge de près de vingt et un ans, on a voulu absolument m'en donner trente. Depuis que je suis formé, je manque du premier élément de mon bonheur social. Mon amie, si tu étais ici, comme je n'en manquerais plus!

Tu as raison: il y a beaucoup de femmes aimables en Angleterre; je connais beaucoup Lady Harrowby[ [326] c'est-à-dire autant que l'on connaît un être que l'on a vu journellement pendant quelques semaines. Elle est bonne et peut-être aimable. Tu me dis qu'elle l'est tout à fait, et je le crois.

Après tout, je suis difficile à servir. Une femme peut bientôt me paraître au-dessous de ce que je lui désirerais d'esprit—et elle peut en avoir trop. Mais ce trop ne porte jamais sur la manière de l'énoncer. J'ai passé beaucoup de temps près de Mme de Staël[ [327]: elle m'a étonné sans me charmer. Je ne conçois pas comment elle a pu jamais entraîner. J'ai d'autant plus de raisons d'assurer qu'elle n'aurait pu m'entraîner, qu'elle l'avait voulu et avec une véritable assiduité et recherche. Ma première connaissance avec elle date de Berlin, où elle a passé un hiver. J'étais continuellement avec elle et elle voulait être davantage avec moi. Nos vues ne se sont pas rencontrées. Les facilités m'ont semblé autant de difficultés insurmontables. Son esprit m'a fait mal, ses gestes m'ont fait peur. La femme-homme me tue.

Son salon, loin d'être agréable, ressemblait au forum, et son fauteuil, à une tribune. Elle voulait des esclaves enchaînés à ses pieds, tout en ayant l'air de vouloir se soumettre. Je répugne à la domination et à l'esclavage; je désire un échange d'idées libres; je désire beaucoup quand j'aime, et il faut que le tout ne ressemble pas à une grâce et bien moins encore à une punition.

Mon amie, plus j'y pense, plus je veux toi et moins je veux tout ce qui n'est pas toi.

Je n'ai plus donné de baiser aux joues roses et rebondies. Je ne l'ai point fait avant d'avoir reçu la lettre et je le ferai bien moins après. Il est des baisers qui n'en sont pas; je n'en donnerai plus même de ceux-là. Mon amie, es-tu contente de ton élève?

Ce 6.

Tu liras dans les feuilles la ridicule cérémonie que j'ai eue hier et que de nouveau j'aurai à compléter après demain. J'ai donné la plus belle audience possible à ton fils de Persan[ [328]. Ce n'est que par délicatesse que je ne lui ai point parlé de sa gentille maman. Ton enfant, au reste, ne te ressemble pas.

Une foule de curieux et de curieuses étaient réunis dans mes salons. J'ai reçu le poupon au milieu de l'un d'entre eux, assis sous le lustre, en face de lui, le chapeau sur la tête, ne ressemblant pas mal à un imbécile impotent, me levant pour recevoir une lettre de S. M. le Chah[ [329], me rasseyant, me relevant et ainsi de suite.