Mon amie, je voudrais bien être plus heureux que je ne le suis. J'ai beau me battre les flancs, je n'en suis que plus triste. Tu me manques comme un élément nécessaire au soutien de la vie, et tu es pour moi l'un de ces besoins que rien ne sait remplacer et sur l'absence duquel rien ne console. Ma bonne D., pourquoi as-tu pris tant d'empire sur moi?

Je te remercie de l'anneau et du crayon. L'un et l'autre sont charmants. Je porte le premier à mon cordon de montre, car il est trop large et trop étroit pour mes doigts. Je ne porte jamais d'anneau qu'au quatrième doigt: le tien me tombe du petit et il n'entre pas à celui qui le précède. Je vois, mon amie, que tu n'as pas bien mes dimensions. J'ignore comme tu as deviné celle de mon désir d'avoir un joli crayon. J'allais en acheter un et tu m'en as dispensé. Je n'ai jamais fait une économie qui m'ait fait plus de plaisir.

J'espère que Paul pourra être chargé du bracelet. Je t'envoie également par lui un portefeuille à secret, tout juste de Huret. Je serai tranquille quand je te le saurai. Par un hasard singulier, on venait de m'en envoyer un de Paris, peu de moments après que je t'avais conseillé d'en faire venir un par N[eumann][ [334].

Ce 9.

Je fais partir cette lettre, mon amie. P[aul] la suivra dans le courant de la semaine; je préférerais que ce fût en courant lui-même, ce qui cependant n'est pas dans sa nature.

Mes lettres ressemblent à des ouvrages publiés sous le régime d'une censure. Tu es placée sur le sol de l'entière liberté de la presse; les pages qui te manquent dans mes nos 13 et 14 te paraîtront une violation de la liberté générale, à toi surtout qui es si libérale! Mais ne t'en impatiente pas. Il te suffira de les recevoir pour que tu m'approuves de ne les confier qu'à Paul. Ne te casse au reste pas la tête pour savoir ce qu'elles renferment. Il ne s'agit que de nous; ne te fâche pas si je te dis que c'est tout juste ce qui m'intéresse le plus au monde.

Adieu, mon amie. L'Empereur part demain. Moi, je partirai d'aujourd'hui en quinze. Tu auras par Paul mon itinéraire le plus exact que je puis faire. J'aime que tu saches où je suis, faute d'être à même de te prouver que je t'aimerais partout où nous serions et, hélas! même partout où je serais. Mon amie, il n'y a dans ce monde plus qu'un petit coin qui me tente; le monde est si grand qu'il devrait bien m'être permis de ne pas devoir le parcourir éternellement en long et en large, moi qui ne cours pas après le bonheur, et qui voudrais le trouver où je sais qu'il réside seul pour moi. Adieu, ma chère et bonne D.

No 15.

Vienne, ce 11 février.