Mon amie, tu sais que j'ai besoin de toi comme de la vie, ou plutôt que je ne crois plus avoir besoin de vivre que pour t'aimer. Dès que je finis un numéro, j'en commence un autre; je ne suis content que quand j'ai une feuille commencée; sans elle, je me crois seul; avec elle je ne suis guère heureux, mais les pauvres, mon amie, ne méprisent pas les miettes de la table du riche. Nous ne sommes pas riches tous deux! Et pourtant ne me trouveras-tu jamais disposé à troquer avec personne.

Je crois que je serai encore dans le cas de t'envoyer cette lettre par un courrier qui va se trouver à ma disposition peu avant ou à l'époque même du départ de Paul. Partant en même temps, il arrivera plus vite que lui, parce que Paul s'arrête à Dischingen[ [335] et à Paris, et parce qu'il est Paul.

Sa femme ne vous arrive pas encore, mais elle se promet à l'Angleterre au mois d'août ou de septembre prochain. Combien je serais heureux si tu voulais te promettre à l'Autriche!

Je commence à entrer dans les tourments du départ. Tu sais que rien n'est pire que tout ce qui précède une fin quelconque, et celle d'un séjour même est un peu comme l'agonie qui n'est que la fin de la vie. Je crois que j'aime l'éternité, ne fût-ce que parce qu'elle ne la serait pas si elle pouvait finir. Il n'est pas un tourment, en fait de petites choses, qui ne soit réservé aux derniers moments. L'examen d'une conscience ministérielle n'est pas peu de chose en lui-même; j'ai peur d'oublier ce qui ne se présente pas à ma mémoire et ce qui, par conséquent, est oublié de fait; j'ai peur d'entamer ce que je prévois ne point avoir le temps de finir; j'ai peur de tout, mon amie, hors de toi, et je ne crains à la fois sérieusement que toi. Tu vois là un homme bien arrangé.

Mes enfants m'aiment tant, ou plutôt aiment-ils tant savoir ce que je fais, que la plus grande partie d'entre eux courent après moi. J'arriverai partout comme un pâtre avec son troupeau. Ma bonne amie, que n'es-tu Mme de Golovkine! La place, je crois, est vacante. Je ne l'ai jamais entendu parler d'un être féminin lié à lui; ce que je lui connais ne sont que des nœuds libres et volontaires que je me garderais bien de dissoudre. Mon amie, je te présenterais au Pape, et je parie que le Saint Père te trouverait charmante et que, de tous mes péchés, il me pardonnerait le plus facilement d'aimer ce qui est aimable, de croire à ce qui est raisonnable, de me fier à ce qui est bon et de tenir à ce qui est sûr. Il me paraît qu'en quatre thèses, je viens d'écrire l'histoire raisonnée de mon cœur; mes aveux sont si courts qu'ils ne doivent pas t'ennuyer.

Mon départ est définitivement fixé au 24 février, nouveau style. Je serai le septième jour à Bologne et par conséquent le 6 ou le 7 de mars à Florence. J'y trouverai le printemps établi, les jardins en fleurs, l'air embaumé et mon cœur sera vide.

Je fais le voyage dans les dispositions les plus heureuses: je suis décidé à trouver tout insipide, à ne jouir de rien, à m'ennuyer de beaucoup, en un mot à rouler et non à vivre.

Ce 13.

Ma journée d'hier a été l'une de celles qui ne m'étonnent pas, mais qui m'excèdent. Trois heures de conseil, trois heures de travail de bureau, trois d'audience et, pour surcroît de chance, deux de séance chez Lawrence. Ces deux heures se sont passées à ébaucher ma main droite. Comme je n'ai pas la moindre prétention à la beauté de mes mains, il m'est insupportable de perdre des heures pour les faire peindre. Si jamais tu la vois, cette main droite, dis-toi que je souffre de son immobilité; combien elle serrerait la tienne si elle était effectivement la mienne! Le portrait au reste est excellent en tout et pour tout. Il n'est plus méchant, je commence même à avoir peur que Lawrence ne l'ait un peu trop moutonné.

Bonne amie, penses-tu quelquefois à moi? Je crois que oui, et j'en suis satisfait. Si tu ne le faisais pas, tu serais la personne la plus ingrate du monde, oui, ingrate, c'est le mot, le seul qui convienne pour t'exprimer mon sentiment à ce sujet.