Ce 14.
Gordon vient de me prévenir qu'il expédiera un courrier demain matin, et c'est lui qui portera cette lettre à N[eumann]. Paul partira demain au soir avec ce que tu attends par lui en suite de ma dernière lettre. Paul est bien heureux, ou plutôt serait-il bien heureux à ma place! Quelle destinée bizarre que celle du cœur humain! Je le crois très peiné de quitter la duchesse de Sagan, je ne crois pas qu'elle le soit autant que lui. La duchesse me reste et je vais la quitter sans aucun regret. Il y a quelques années que j'eusse donné beaucoup pour rester dans un même lieu qu'elle; aujourd'hui, sa présence ne m'est ni agréable, ni déplaisante: elle ne m'est rien.
Paul va te rejoindre: cela lui sera très égal. S'il restait ici, il serait heureux; si je partais pour Londres, je le serais à mon tour. Tant il y a que personne n'est ordinairement à sa place et que ceux qui s'y trouvent sont seuls heureux!
Tu vas me croire inconstant, et ce que je viens de te dire autoriserait le reproche. Tu vas croire que je puis aimer aujourd'hui et ne pas aimer demain. Rassure-toi, mon amie; tel n'est pas le cas. Ce qui a rapport à la duchesse est hors de mon genre et placé par conséquent sur une ligne très différente de la nôtre.
Madame de S[agan] est une femme très bizarre; elle est plus que cela: elle est décidément folle, mais d'une folie que je n'ai reconnue qu'en elle. Elle veut toujours ce qu'elle ne fait pas, et elle fait ce qu'elle ne veut pas. Telle est sa folie.
J'ai fait sa connaissance, il y a quinze ou seize ans pour le moins[ [336]. Elle était mariée et elle n'a plus voulu l'être. Elle s'est divorcée pour se remarier. Son mari de choix a cessé d'être son amant et même son ami le jour du mariage. Elle a voulu de moi comme amant. Je n'ai pas voulu. Elle s'est liée avec un ennuyeux anglais, M. King. Peu de temps après sa liaison, elle n'a plus voulu de lui, et elle est revenue à moi. J'ai voulu me lier tout aussi peu avec elle la seconde que la première fois. Elle a pris au bout de trois ans un nouvel amant, pour le détester le lendemain du début. C'est alors que je l'ai prise comme l'on prend ce que l'on n'aime pas et même ce dont l'on ne se soucie guère. Elle a conservé son amant pour la forme: j'étais libre et ennuyé, et je la voyais quand et comme je voulais. Elle m'a aimé parce que je ne l'aimais pas. Au bout de plusieurs années, je l'ai trouvée libre et malheureuse. J'étais libre. Je l'ai vue beaucoup et elle m'a demandé si je ne voulais pas entrer dans des relations plus réglées avec elle. Je lui ai proposé une capitulation: je lui ai demandé six mois de fidélité. Je me croyais appelé à l'y maintenir; je croyais lui faire du bien en lui procurant du repos. Je ne l'ai jamais aimée; mais j'ai aimé les soins que je donnais à l'entreprise. J'ai fait banqueroute! J'ai vu que, de tous les éléments, le moins possible à rencontrer en elle, c'était la fidélité. Je me suis entêté, comme il arrive toujours dans les mauvaises affaires; j'ai usé cinq à six mois en patience, en remontrances, en ennui. J'ai rompu pour ne plus revenir[ [337]. Le lendemain de la rupture, Mme de S[agan] a voulu se tuer; j'ai tenu bon et... elle ne s'est pas tuée.
Voilà mon histoire avec elle; juge si je l'ai aimée, toi qui sais aujourd'hui ce qu'il me faut pour pouvoir aimer; juge de ce que je dois éprouver aujourd'hui sur son compte! De mes amis n'ont pas conçu comment je ne la haïssais pas. C'est que la haine n'est pas dans mon essence et que, pour haïr, il faut s'aimer plus que l'on n'aime les autres.—Mon amie, de tous les êtres au monde, Mme de S. m'est aujourd'hui le plus étranger, et celui qui doit me le rester le plus, durant le reste de ma vie!—Eh bien! c'est elle qui reste, tandis que tu es à 400 lieues.
Ce 15.
Le courrier de Gordon part. Je lui confie cette lettre. Paul partira ce soir et il t'en portera une autre. Le courrier de G[ordon] mettra neuf jours à t'arriver. P[aul] en mettra près de vingt.
Mon amie, tu pourras m'écrire comme toujours, après que j'aurai quitté Vienne. Le courrier hebdomadaire de Paris se dirige droit sur moi. N'oublie pas que je m'éloignerai jusqu'au mois de mai, que, par conséquent, le retard de mes lettres ne tiendra pas à moi, mais à la cruelle distance qui nous séparera et qui augmentera à chaque pas que je ferai vers Naples. C'est le Vésuve qui servira de borne à ma course. La nature sert ici mes intérêts, et je crois que je verrai avec plaisir ce dernier terme à la distance qui doit nous séparer. Mon amie, je penserai à toi aussi souvent que je verrai quelque objet digne de mon attention. L'amour véritable élève l'âme—tu me l'as dit toi-même—et tout ce qui est beau et bien dans le monde semble destiné à lui servir d'hommage et d'autel. Je penserai à toi, je me sentirai entraîné vers toi et je me saurai gré de ce mouvement bien naturel de mon cœur. Tu sais maintenant quels seront les meilleurs moments que je passerai en Italie!