—On en fouettera une cinquantaine, et c'est à quoi tout cela aura servi.

—Le major est arrivé! cria quelqu'un. Tout le monde se précipita aux fenêtres.

Le major était arrivé avec ses lunettes, l'air mauvais, furieux, tout rouge. Il vint sans dire un mot, mais résolument sur la ligne des forçats. En pareille circonstance, il était vraiment hardi et ne perdait pas sa présence d'esprit: il faut dire qu'il était presque toujours gris. En ce moment, sa casquette graisseuse à parement orange et ses épaulettes d'argent terni avaient quelque chose de sinistre. Derrière lui venait le fourrier Diatlof, personnage très-important dans le bagne, car au fond c'était lui qui l'administrait; ce garçon, capable et très-rusé, avait une grande influence sur le major; ce n'était pas un méchant homme, aussi les forçats en étaient-ils généralement contents. Notre sergent le suivait avec trois ou quatre soldats, pas plus;—il avait déjà reçu une verte semonce et pouvait en attendre encore dix fois plus.—Les forçats qui étaient restés tête nue depuis qu'ils avaient envoyé chercher le major, s'étaient redressés, chacun d'eux se raffermissant sur l'autre jambe; ils demeurèrent immobiles, à attendre le premier mot ou plutôt le premier cri de leur chef suprême.

Leur attente ne fut pas longue. Au second mot, le major se mit à vociférer à gorge déployée; il était hors de lui. Nous le voyons de nos fenêtres courir le long de la ligne des forçats, et se jeter sur eux en les questionnant. Comme nous étions assez éloignés, nous ne pouvions entendre ni ses demandes ni les réponses des forçats. Nous l'entendîmes seulement crier, avec une sorte de gémissement ou de grognement:

—Rebelles!… sous les verges!… Meneurs!… Tu es un des meneurs! tu es un des meneurs! dit-il en se jetant sur quelqu'un.

Nous n'entendîmes pas la réponse, mais une minute après nous vîmes ce forçat quitter les rangs et se diriger vers le corps de garde… Un autre le suivit, puis un troisième.

—En jugement!… tout le monde! je vous… Qui y a-t-il encore à la cuisine? bêla-t-il en nous apercevant aux fenêtres ouvertes. Tous ici! Qu'on les chasse tous!

Le fourrier Diatlof se dirigea vers la cuisine. Quand nous lui eûmes dit que nous n'avions aucun grief, il revint immédiatement faire son rapport au major.

—Ah! ils ne se plaignent pas, ceux-là! fit-il en baissant la voix de deux tons, tout joyeux.—Ça ne fait rien, qu'on les amène tous!

Nous sortîmes: je ressentais une sorte de honte; tous, du reste, marchaient tête baissée.