Je remarquai un forçat menuisier, déjà grisonnant, à la figure empourprée et souriante. Il plaisantait avec les marchandes de petits pains. Avant leur arrivée, il s'était noué un mouchoir rouge autour du cou. Une femme grasse, très-grêlée, posa son panier sur l'établi du menuisier. Ils causèrent:

—Pourquoi n'êtes-vous pas venue hier? lui demanda le forçat, avec un sourire satisfait.

—Je suis venue, mais vous aviez décampé, répondit hardiment la femme.

—Oui, on nous avait fait partir d'ici, sans quoi nous nous serions certainement vus… Avant-hier, elles sont toutes venues me voir.

—Et qui donc?

—Parbleu! Mariachka, Khavroschka, Tchekoundà… La
Dvougrochevaïa (Quatre-KopeKs) était aussi ici.

—Eh quoi, demandai-je à Akim Akimytch, est-il possible que…?

—Oui, cela arrive quelquefois, répondit-il en baissant les yeux, car c'était un homme fort chaste.

Cela arrivait quelquefois, mais très-rarement et avec des difficultés inouïes. Les forçats aimaient mieux employer leur argent à boire, malgré tout l'accablement de leur vie comprimée. Il était fort malaisé de joindre ces femmes; il fallait convenir du lieu, du temps, fixer un rendez-vous, chercher la solitude, et ce qui était le plus difficile, éviter les escortes, chose presque impossible, et dépenser des sommes folles—relativement.—J'ai été cependant quelquefois témoin de scènes amoureuses. Un jour, nous étions trois occupés à chauffer une briqueterie, dans un hangar au bord de l'Irtych; les soldats d'escorte étaient de bons diables. Deux souffleuses (c'est ainsi qu'on les appelait) apparurent bientôt.

—Où êtes-vous restées si longtemps? leur demanda un détenu qui certainement les attendait; n'est-ce pas chez les Zvierkof que vous vous êtes attardées?