—Non! camarades, interrompt un détenu; les ventouses, ce n'est rien; j'en ai goûté, mais le mal le plus ennuyeux, c'est quand on vous tire longtemps l'oreille, il n'y a pas à dire.

Tous les détenus partent d'un éclat de rire.

—Est-ce qu'on te les a tirées?

—Parbleu! c'est connu.

—Voilà pourquoi elles se tiennent droites comme des perches.

Ce forçat, Chapkine, avait en effet de très-longues oreilles toutes droites. Ancien vagabond, encore jeune, intelligent et paisible, il parlait avec une bonne humeur cachée sous une apparence sérieuse, ce qui donnait beaucoup de comique à ses récits.

—Comment pourrais-je savoir qu'on t'a tiré l'oreille, cerveau borné? recommençait Oustiantsef en s'adressant avec indignation à Chapkine. Chapkine ne prêtait aucune attention à l'aigre interpellation de son camarade.

—Qui donc t'a tiré les oreilles? demanda quelqu'un.

—Le maître de police, parbleu! pour cause de vagabondage, camarades. Nous étions arrivés à K… moi et un autre vagabond, Ephime. (Il n'avait pas de nom de famille, celui-là.) En route, nous nous étions refaits un peu dans le hameau de Tolmina; oui, il y a un hameau qui s'appelle comme ça: Tolmina. Nous arrivons dans la ville et nous regardons autour de nous, pour voir s'il n'y aurait pas un bon coup à faire, et puis filer ensuite. Vous savez, en plein champ on est libre comme l'air, tandis que ce n'est pas la même chose en ville. Nous entrons tout d'abord dans un cabaret: nous jetons un coup d'oeil en ouvrant la porte. Voilà un gaillard tout hâlé, avec des coudes troués à son habit allemand, qui s'approche de nous. On parle de choses et d'autres.—Permettez-moi, qu'il nous dit, de vous demander si vous avez un document[30].

—Non! nous n'en avons pas.