Écrasé par le nombre et la force brutale, il avait été bâtonné et chassé par les laquais du comte de Champierre.

Son premier mouvement fut d’aller au lieutenant de police et de l’aviser de l’indigne traitement qu’il avait subi, mais il pensa que jamais justice ne serait rendue contre un gentilhomme, à un pauvre maître de latin.

Alors, il projeta d’attendre le fils aîné du comte dans un lieu public et de l’outrager impudemment au vu et su de tous ; mais il recula à l’idée d’expier, dans un cachot, un défi qui ne serait certainement pas relevé…

Non, pour venger la plus avilissante des injures, un homme tel que lui ne pouvait songer à se faire justice que dans l’ombre, ignominieusement, comme un malfaiteur, par le guet-apens et l’assassinat !

Antonin Fargeot n’espérait plus se venger du comte de Champierre, lorsqu’il rentra dans son triste logis.

Sur sa table, le manuscrit de son livre inachevé semblait l’attendre. Il le prit, il le regarda un moment, immobile… et de grosses larmes roulèrent sur les pages.

— C’est bien fini… murmura-t-il. A quoi bon ? M. de Vaudreuil a raison, je suis faible, timide… sans énergie.

Et lentement, feuille à feuille, il brûla son manuscrit.

Puis il songea sérieusement, comme aussi bien personne ne l’aimait ou ne se souciait de sa misère, à se pendre aux poutres de la mansarde… Mais, ce jour-là même, une longue lettre lui arriva de Roy-lès-Moret, le village où il était né, où ses parents dormaient leur dernier sommeil.

Et cette lettre avait été écrite par Manon Fargeot, la sœur de son père, une vieille tante qui l’avait bercé quand il était petit, qui avait surveillé ses jeux, quand il était devenu plus grand et qui, par la pensée, l’avait suivi de loin, avec amour, depuis qu’il avait quitté le pays…