« … Mon cher Tonin, disait la lettre, je crois bien que tu m’oublies, car tu ne m’écris plus ! J’en prendrais mon parti si je pouvais supposer que ce sont des événements heureux qui détournent ta pensée du village et de ta pauvre tante ; mais, je te connais, va, mon enfant, je te connais bien, et je sais que, joyeux, tu aimerais à me faire partager ta joie !…

» Que t’arrive-t-il dans ce grand Paris ?… Tu travailles et tu souffres, j’en suis sûre ! La vie est dure pour tout le monde, mon fils, et les cœurs comme le tien apprennent vite la douleur ; il est vrai qu’ils trouvent à se donner, à se dévouer, des joies que les méchants ignorent.

» Écris-moi une petite lettre, mon bon Tonin, et conserve-toi pour ta vieille tante qui n’a plus au monde d’autre affection que la tienne… »


En lisant la lettre de Roy-lès-Moret, Antonin Fargeot se rappela son enfance heureuse, son père, sa mère, la bonne tante, seule survivante du passé, et il pleura sur ce passé et il pleura sur lui-même.

Alors, peu à peu la raison lui revint ; il se jugea faible, il se jugea lâche, il pensa que la mort volontaire ne pouvait être considérée, en son cas, que comme une désertion, il essaya de se pénétrer des paroles naïves de Manon Fargeot, de se féliciter de ce que certains cœurs, plus fatalement malheureux que d’autres, fussent par contre favorisés de joies inconnues aux « méchants »… et il résolut de continuer à vivre.

Quelques semaines plus tard, il apprit, par hasard, les fiançailles d’Irène de Champierre.

PREMIÈRE PARTIE

I
LES BAVARDAGES DU CITOYEN POUPONNEL

Tout en découpant sur la table les viandes succulentes qu’il avait lui-même accommodées, tout en versant dans le verre de Pierre Fargeot une jolie piquette rose aussi parfumée que les vignes en fleurs, maître Pouponnel, l’aubergiste des « Armes de la Nation », se gardait de ménager ses mots, car il pensait que, sans causerie, il n’est pas de bon repas.