— Vous me croirez si vous voulez, citoyen colonel, disait-il, — conciliant par ce vousoyement déférent joint à cette appellation égalitaire son respect pour le grade supérieur avec les exigences de ses convictions républicaines, — mais quand vous êtes entré à l’auberge, quand vous m’avez demandé à dîner, comme tout autre voyageur passant par les Audrettes, vos vêtements civils ne m’ont pas trompé un instant… A votre attitude, à votre geste, à je ne sais quoi, j’ai compris tout de suite que vous apparteniez à l’armée et que vous y aviez un beau grade… Pour un peu j’aurais aussi deviné votre nom… On l’a prononcé souvent ces temps derniers, en parlant de l’Italie !… Eh ! oui, citoyen, vous voilà quasi célèbre !… C’est un joli sort d’être colonel à votre âge… et d’avoir conquis son grade à Marengo, sous les yeux du Premier Consul !… Je vous en félicite, en bon patriote !
— Merci beaucoup, citoyen… répliqua le voyageur.
Mais il semblait distrait, soucieux, et l’aubergiste, qui se flattait de dérider ce front grave, s’occupa d’apporter quelque variété à une conversation qui durait déjà depuis un moment.
— … Et vous venez de Paris, citoyen colonel ? interrogea-t-il d’un ton d’heureuse humeur.
— J’y suis arrivé en même temps que le Premier Consul, mais je n’y ai guère séjourné, répondit l’officier, essayant de secouer un absorbement pénible… De Paris, je me suis rendu sans tarder à Brémenville, un village du Nord… C’est de là que je viens.
— Et maintenant, vous retournez à Paris ?
— Non, je vais plus loin… je vais à Moret.
— En tout cas, je suis charmé que les Audrettes se soient trouvées sur votre chemin, citoyen colonel… Quand avez-vous quitté Brémenville ? Hier ?
— Hier matin.
— C’est que je connais bien ce village-là… Un joli pays, pas vrai ?… Des cousins à moi l’habitent et, quoiqu’on ne voisine guère à de si grandes distances, j’ai moi-même passé quelque temps à Brémenville l’année dernière, pour des affaires de famille…