— J’admire, remarqua-t-il, que la vie des camps n’ait point dégoûté des belles-lettres ce émule de Mars, et qu’il ait pu me citer des vers d’Homère… en grec !… J’aimerais bien savoir ce que ses yeux me rappellent !

Cependant, Pierre Fargeot causait à son tour, près du métier à broder. A sa prière, la partie de tric-trac avait repris de plus belle, la romance vieillotte s’envolait de nouveau des profondeurs de l’épinette et les lunettes d’or de M. Fridolin continuaient leur lecture patiente.

Claude avait interrogé l’officier sur sa vie de soldat, sur ses dernières campagnes, sur sa famille aussi et, dévoré par une sorte de remords — car il lui semblait avoir fait preuve d’une ingratitude noire en admettant, ne fût-ce qu’un moment, la réalité de la faute dont s’était accusé Antonin Fargeot mourant — Pierre se complut à parler de son père, à en parler longuement, avec amour et vénération. Cet hommage rendu au maître d’école, cette réparation tacite, lui était douce, apaisait son cœur.

Claude écoutait, attentive, sympathique à ce qui lui était dit.

— … Et maintenant, vous êtes tout seul, vous n’avez plus au monde que votre vieille tante ? Oh ! c’est triste ! Il est vrai qu’un soldat est accoutumé à vivre loin des siens. Mais il me semble à moi que, plus que personne, un soldat doit avoir besoin de penser à quelqu’un d’aimé, de sentir que quelqu’un d’aimé pense à lui… Peut-être d’ailleurs… peut-être avez-vous une fiancée ?

Ces mots étaient dits très timidement.

Pierre répondit :

— Non, mademoiselle… Quand ma pauvre tante Manon, qui est bien vieille, aura rejoint mon père, mort bien jeune encore, personne ne pensera plus à moi…

Il vint aux lèvres de mademoiselle de Chanteraine une phrase qui lui parut à elle-même si folle qu’elle en fut étonnée, un peu honteuse et se garda de la prononcer. Alors, il y eut entre les deux jeunes gens un moment de silence et quelque chose d’indéfinissable, de presque insoupçonné qui ressemblait à de la gêne, puis Claude reprit :

— Nous avons eu, vous et moi, monsieur, ce malheur commun de ne pas connaître notre mère, mais un grand bonheur vous a été donné qui m’a manqué complètement : Vous avez été élevé par votre père. Moi, je n’ai pu garder aucun souvenir de mes parents. Mon père est mort des suites d’une chute de cheval avant que je vinsse au monde et deux mois après, ma naissance coûta la vie à ma mère.