— Pauvre enfant ! murmura malgré lui l’officier, que de douleurs déjà en votre vie !

— C’est vrai, oh ! oui, c’est vrai ! s’écria la jeune fille. Mais il y a eu dans cette vie un moment précis où j’ai senti que j’apprenais la douleur : c’est quand j’ai perdu mon grand-père… J’avais à peine onze ans. Mais nous avions vécu étroitement rapprochés et nous nous aimions beaucoup, et nous nous comprenions… si différents que fussent nos âges ! Une terrible fatalité semblait s’être acharnée contre sa famille. Fils, brus, petits-fils, il avait tout perdu. J’étais le seul être qui lui restât de deux générations… et je crois qu’il avait reporté sur moi toute la tendresse qu’il ne pouvait plus donner aux disparus… Voulez-vous voir son portrait ?

IX
LES PORTRAITS

Sur une affirmation reconnaissante de Pierre, mademoiselle de Chanteraine prit la lampe dont la lueur éclairait son travail et, suivie du jeune homme, entra dans la pièce voisine. Avant qu’elle eût atteint l’image cherchée, l’officier s’arrêta.

— N’est-ce pas le portrait de votre père, mademoiselle ? demanda-t-il en désignant le portrait d’homme qui faisait face à celui de la jeune femme aux bijoux.

— Non, répondit Claude, c’est le portrait de mon oncle, le marquis de Chanteraine. Sur ma demande, les portraits du comte et de la comtesse de Chanteraine, mes parents, ont été transportés dans la pièce où je me trouvais, quand votre présence m’a si fort effrayée. C’est là que je passe la plus grande partie de mon temps. Mon oncle et mon père se ressemblaient beaucoup, blonds l’un et l’autre, comme presque tous les Chanteraine et comme moi-même.

Puis, mademoiselle de Chanteraine se dirigea vers le panneau opposé et éleva un peu la lampe afin que le portrait qui y était suspendu fût mieux éclairé : c’était celui de la jeune femme aux colliers de perles et d’or.

— Voici, dit-elle, ma tante, Irène de Champierre, marquise de Chanteraine. J’avais seulement quelques mois de vie, quand elle est morte, mais mon grand-père, qui l’avait chérie, m’a beaucoup parlé d’elle et, sans l’avoir connue, je l’ai aimée, par le souvenir…

— Lorsque je suis entré pour la première fois dans cette chambre, j’ai longtemps contemplé ce beau visage, avoua Pierre. J’aurais aimé avoir une sœur ou une mère qui ressemblât à ce portrait de femme.

— Si Dieu l’avait bien voulu, la marquise de Chanteraine eût été ma seconde mère à moi, reprit tristement la jeune fille, car son désir était que je devinsse un jour la femme de son fils. Quelquefois, sous les yeux de mon grand-père qui souriait à cet avenir lointain, elle nous réunissait dans ses bras, mon cousin Gérard et moi et, rapprochant pour les baiser, nos têtes enfantines, elle nous appelait « ses chers petits promis… » « C’est le prince Brunet et la princesse Blondine », disait mon grand-père qui m’a depuis conté ces choses… Et ma tante Irène, heureuse et gaie, lui promettait de remplacer auprès de moi, dès ce moment, la mère que je n’avais plus… Hélas ! il était écrit que je n’aurais point de mère, car, peu de temps après, ma tante Irène est morte… vous savez de quelle horrible mort !…