— Quel âge avait-elle, alors ? demanda le jeune homme avec intérêt.

— Vingt-cinq ans. On ne pouvait la connaître sans l’aimer. Voyez ces yeux. Ils reflètent une âme charmante… et l’on devine que cette âme fut à la fois forte, loyale et tendre. Il me semble qu’un être dont la conscience serait tourmentée ne soutiendrait pas sans trouble le regard de ces yeux-là ! Moi, je le cherche, comme un réconfort, jusque sur cette toile peinte. Il me donne du courage, il me rend meilleure et plus confiante… Je n’ai jamais vu à personne, un regard semblable à ce regard…

En parlant, Claude s’était tournée vers Fargeot dont le visage apparut en pleine lumière… Brusquement, elle s’interrompit et s’éloignant du portrait de la marquise Irène de Chanteraine, elle en désigna un autre à l’officier.

— Mon grand-père, dit-elle.

— Je l’avais deviné, fit doucement le jeune homme. Cette figure vénérable, cette bouche fine, très légèrement ironique, ces yeux de chercheur ou de poète avaient, eux aussi, retenu mon admiration.

— Des yeux de chercheur… répéta Claude, oui, c’est bien cela… des yeux qui, sans cesse, scrutaient l’avenir ou le passé et ne semblaient se fixer sur le présent que rarement, par hasard… Monsieur Pierre Fargeot, avant votre venue ici, on vous avait parlé du château de Chanteraine ? Que vous en avait-on dit ?

Et posant, sur une console, la petite lampe d’argent, elle regarda Pierre. Son visage paraissait anxieux.

— C’est aujourd’hui même, à l’auberge des Audrettes où j’ai dîné, que j’ai entendu pour la première fois le nom de Chanteraine, mademoiselle, répondit le jeune homme. L’aubergiste, qui l’avait prononcé tout à fait accidentellement, en m’indiquant le chemin que je devais prendre pour gagner le village le plus proche, s’est alors plu, par amour du bavardage, je crois, à me raconter la vente du château et à commenter, avec une dédaigneuse et très amusante pitié d’esprit fort, la belle action des habitants de Mons-en-Bray.

— Nos chers, nos braves paysans ! s’écria Claude. Si vous saviez, monsieur, quelle émotion a été la nôtre, quand nous avons appris qu’ils achetaient Chanteraine pour nous le garder ! Je ne puis penser à ce dévouement, à cette fidélité admirable, sans qu’une reconnaissance passionnée me gonfle le cœur, sans que des larmes me montent aux yeux !… Et depuis tant d’années ces vaillants attendent comme nous-mêmes, rien n’ébranle leur foi ! Ah ! ne pensez-vous pas, monsieur, qu’une telle foi doit accomplir des miracles ?

— C’est bien un miracle, en effet, que demandent ces humbles croyants, mademoiselle, fit Pierre, car ils refusent, paraît-il, d’admettre que la race des Chanteraine se soit éteinte avec le duc, votre grand-père. Et leur fervent espoir de revoir, un jour, un duc de Chanteraine au château, repose sur les prédictions d’une ancienne légende.