— La légende de la Chanteraine ?… On vous a conté cela aussi, monsieur ! Ne riez pas trop des âmes ingénues qui se laissent bercer par les vieilles chansons, par les vieilles légendes au charme consolant ! dit Claude.

Puis rougissant légèrement, elle ajouta avec la même anxiété un peu timide :

— Mais, de mon grand-père, que vous a-t-on dit, monsieur ?

Fargeot hésitait, rassemblant ses souvenirs. Mademoiselle de Chanteraine reprit :

— Si je vous ai posé cette question, monsieur, c’est parce que je crains… qu’on ne vous ait donné de l’homme admirable qui fut mon grand-père, une idée très fausse, qu’on ne vous l’ait représenté sous les traits d’une sorte d’illuminé… de visionnaire.

Pierre voulut protester, mais elle le prévint :

— Oh ! je sais, dit-elle, que bien des gens l’ont considéré comme tel. Il a été très peu et très mal compris… et des personnes même qui lui tenaient de près… Comme il s’est montré cependant plus clairvoyant que ces prétendus raisonneurs ! Comme il leur a prédit justement ce qui devait advenir de la monarchie qu’on jugeait inviolable, de la société qui semblait reposer sur des bases si solides ! Constatant les fautes, les abus qu’on commettait en haut, pressentant le long travail qui s’accomplissait en bas, il a vu venir la catastrophe à laquelle nul ne voulait croire et, pendant les dernières années de sa vie, sa plus grande préoccupation a été d’assurer la sauvegarde des siens… C’est ainsi qu’aidé de son fidèle Quentin, il en est arrivé à retrouver le secret de la demeure souterraine où nous avons pu vivre pendant si longtemps… Il avait encore d’autres idées, d’autres projets qui paraissaient étranges, des croyances qu’on jugeait folles… Les hommes sont toujours prêts à qualifier d’étranges ou de folles les choses qu’ils ne comprennent pas ! Dans son entourage, on l’écoutait avec respect, mais il devinait sous le respect même, je ne sais quel sourire de doute, sinon de raillerie… Aussi, bien que je ne fusse qu’une petite fille, était-ce à moi que, les derniers temps, il se confiait le plus souvent. Peut-être fallait-il, précisément, pour le comprendre, être l’enfant un peu chimérique et très ignorante du monde que j’étais… que je suis encore, en dépit de mes vingt-trois ans !… Cette intimité dura jusqu’au jour suprême… Depuis, ma tante Charlotte et mes cousins de Plouvarais ont pu avouer, à défaut d’autres témoins, absents ou morts, que le duc de Chanteraine avait parlé, au moins sur un point essentiel, comme un sage et non comme un rêveur.

X
LES RUINES EN FLEURS

Claude avait paru n’entendre qu’à peine la réponse pleine de respect et de sympathie que Pierre venait de donner à ce plaidoyer filial.

Un moment, un long moment, elle se tut, fixant le vide, puis elle regarda le jeune homme et doucement :