— Oubliez, monsieur, dit-elle, ma question de tout à l’heure, comme je l’ai oubliée moi-même, en vous parlant de mon grand-père… Je ne désirais qu’une chose, me donner l’occasion de vous le faire connaître un peu… Que m’importe, après tout, le bien ou le mal que peuvent penser de lui ceux qui ne le connaissaient pas !… Moi, j’ai gardé dans mon cœur toutes les choses qu’il m’a dites… celles qu’il n’a dites qu’à moi surtout… puis les promesses qu’il m’a demandées… pour mon bien. J’ai confiance en lui, maintenant encore, maintenant qu’il n’est plus… Je crois qu’il me conduit, me dirige, m’inspire… Oh ! je voudrais, je…
La jeune fille s’arrêta, la voix altérée par une angoisse soudaine :
Avec une grande douceur, Pierre répéta :
— Vous voudriez ?…
— Je voudrais que rien n’ébranlât jamais cette confiance, cette foi, que rien ne m’enlevât jamais la joie et la paix que je trouve à me sentir ainsi guidée… La vie me paraît si triste… ou si effrayante, parfois !
— Mais, ne pensez-vous pas, reprit Pierre avec la même douceur émue et presque fraternelle, ne pensez-vous pas que, dans les circonstances présentes, le grand-père dont vous chérissez la mémoire vous eût lui-même conseillé de renoncer à cette vie de ténèbres, à cette retraite si pénible et, permettez-moi d’ajouter, si vaine ?… Je vous jure encore une fois que je pourrais me porter garant, en l’état actuel des choses, de votre sûreté et de celle de votre famille.
— Eh ! mon Dieu, qu’irions-nous faire dans ce monde nouveau ? répondit Claude avec un sourire mélancolique. Je suis certaine, pour ma part, que mes idées, mon langage, mes manières… et jusqu’à ma figure, y paraîtraient absurdes et démodés… comme les habits que voilà !
— Dans ce monde nouveau qui n’est qu’un monde renouvelé, mademoiselle, on ferait fête à votre jeunesse, à votre beauté et vous ne trouveriez partout où vous daigneriez passer qu’admiration et respect… Ne croyez pas, d’ailleurs, que l’aristocratie française ait émigré toute… Paris, pour ne parler que de la première de nos villes, compte encore bon nombre de salons intransigeants où vous seriez sûre de ne rencontrer que des hommes et des femmes de votre caste, de votre monde, de votre éducation… Et comment admettre que, vivant encore, le duc de Chanteraine, l’aïeul qui vous aimait si tendrement, eût consenti à vous tenir éloignée de tous les plaisirs, de tous les espoirs de votre âge, qu’il vous eût condamnée à l’éternel isolement ? comment ne pas supposer qu’il eût avant tout souhaité de vous voir unie à un homme digne de vous et capable d’être à son tour votre guide dans cette vie dont vous avez peur ?
Claude secoua la tête,
— Il est probable que je ne me marierai pas… même si je revois le monde, fit-elle gravement.