— Je n’appartiens ni à ce monde dont je vous parlais et qui est le vôtre ni à aucun autre monde, je ne suis qu’un soldat sans grande éducation… toute habileté de mots m’est étrangère, toute connaissance des usages de la société me fait défaut… Voulez-vous, néanmoins, me permettre, mademoiselle, de vous demander une faveur, une inappréciable grâce, et me laisser espérer que vous m’excuserez, que vous ne vous montrerez ni fâchée, ni surtout… blessée, si je demande trop ou si je demande mal ?

Claude regarda Pierre, ne sachant que répondre, mais il attendait, l’air anxieux. Alors elle dit :

— Parlez, monsieur. Je suis sûre que vous seriez très désolé de m’offenser en quelque façon…

Rien n’était plus vrai. D’où lui venait cette étrange confiance, elle n’eût pu le dire, mais elle croyait en Pierre Fargeot, elle le devinait bon et droit, elle était certaine que jamais une parole déloyale n’avait passé entre ses lèvres, que jamais une action mauvaise n’avait souillé sa vie.

Dans ce vieux château qu’habitaient des têtes folles et où pourtant elle était seule à avoir encore les cheveux blonds et l’âme en fleur, il lui semblait que personne n’était assez jeune pour la comprendre, assez sage pour la guider, assez fort pour la protéger… Et, tout instinctivement, sa jeunesse allait à cette jeunesse, sa faiblesse craintive à cette force intelligente… Elle avait trouvé de la joie à parler et à se sentir écoutée. Il lui avait paru très naturel que Pierre s’intéressât aux êtres qu’elle avait aimés, très naturel encore qu’il lui offrît, pour elle et ses amis, l’appui de son crédit auprès du maître actuel de la France. Elle n’avait pas douté un instant de sa parole, lorsqu’il avait promis de garder le secret de Chanteraine et, maintenant qu’il priait à son tour, implorant merci à l’avance, pour une demande encore inexprimée, elle disait : « Parlez »… bien persuadée, en vérité, que cet ennemi de l’ancien régime, que cet officier de la République, ne lui infligerait jamais volontairement ni offense ni peine.

Cependant, Fargeot, ainsi encouragé, parlait :

— Il y a quelque temps déjà, mon père m’a donné un anneau d’or… Ce bijou, orné à la surface et intérieurement de signes étranges, de ciselures bizarres et gracieuses, l’avait frappé jadis par son originalité ; il l’avait alors acheté pour ma mère… « Prends cette petite bague, me dit-il, elle me fait songer à quelque mystérieux talisman de conte ou de légende. Un jour tu l’offriras à ta fiancée… elle lui portera bonheur »… Je ne me marierai sans doute jamais, mademoiselle, mais je tiens à cette bague, je serais… très malheureux qu’elle pût tomber en des mains indignes… et la guerre a des risques. Voulez-vous me la garder ?

Claude fit un mouvement vague d’impuissance ou de refus.

— Oh ! ne me dites pas non, supplia Pierre. Songez que cet anneau n’a, somme toute, d’autre valeur que celle que j’y attache… Si je survis, peut-être vous le redemanderai-je un jour ; si je meurs… eh bien, si je meurs, il vous restera et, comme vous ne voudriez pas l’accepter, même venant d’un mort, vous le passerez dans un ruban rose, comme celui de votre robe, et vous l’attacherez au cou de quelque statue de sainte… devant laquelle vous direz, n’est-ce pas, de temps à autre, une prière pour le pauvre officier républicain… Voulez-vous ?…

Claude avait baissé la tête.