Pendant le dîner, qui se composait des mets les plus rustiques, servis dans l’antique argenterie des Chanteraine, le colonel Fargeot ne se signala guère par son appétit, mais il ne put se dispenser de prendre part à la conversation et acheva, sans y avoir d’ailleurs le mérite de l’intention, la conquête de mademoiselle Charlotte. Celle-ci marchait de surprise en surprise, ne s’étant jamais figuré, jusqu’à présent, les partisans de la Révolution, autrement que revêtus de la carmagnole et coiffés du bonnet rouge.

— Ce petit officier est des plus aimables, déclara-t-elle à Fridolin tandis que Pierre s’entretenait avec mademoiselle Marie-Rose. J’en suis à me demander, s’il n’est pas après tout des nôtres et si ce nom roturier ne cache pas la honte d’un renégat…

— Ou je me trompe fort, répliqua Fridolin, ou le colonel Fargeot est de ces hommes qui, loin de rougir de leurs hérésies, s’en feraient plutôt gloire et aimeraient mieux mourir que de renier leur nom… Quoi qu’il en soit, je ne puis, madame, que partager votre opinion sur les façons de ce jeune homme… C’est un cavalier accompli. Mais qui donc, ses yeux, son regard, me rappellent-ils ?

— De beaux yeux, mon cher Fridolin ! Voilà, par ma vertu, un gaillard qui ne doit pas rencontrer trop de cruelles… dans son monde, s’entend !… A quoi pensez-vous, magister ?

— J’ai trouvé, madame, s’écria le précepteur. Le colonel Fargeot ressemble à feu madame la marquise de Chanteraine…

A ces mots, la vieille demoiselle éclata de rire.

— Quelle sottise, Fridolin ! fit-elle en haussant les épaules. Comment voudriez-vous qu’un officier républicain… un manant, somme toute, mon cher !… ressemblât à ma nièce de Chanteraine ?

A ce moment, six heures sonnèrent.

— Six heures ! C’est l’instant de la retraite, pour nous autres oiseaux de nuit, soupira mademoiselle Charlotte.

Puis, comme tous les assistants se levaient, dociles, à cet avertissement, elle s’arma de son plus bienveillant sourire, et se tourna vers Pierre :