— Pour vous, qui n’êtes point brouillé avec le soleil, monsieur, dit-elle, voilà une nuit peu réconfortante !… et je me fais quelque reproche, lorsque je songe que vous étiez venu à Chanteraine avec l’intention d’y dormir. Je ne pourrais, hélas ! vous offrir asile dans notre maison de taupes dont l’exiguïté n’est guère hospitalière ; mais, s’il vous plaisait de prendre deux ou trois heures de repos dans ces pièces où vous aviez cherché un abri, nous vous en serions fort obligés.

Après s’être confondu en remerciements et avoir exprimé à mademoiselle de Chanteraine la reconnaissance que lui inspirait un accueil aussi cordial, Fargeot s’apprêtait à décliner l’aimable proposition qui lui était faite ; mais il lui sembla que les yeux de Claude se fixaient sur lui avec insistance, puis que, d’un très léger mouvement des lèvres, la jeune fille lui disait : « Restez »… Et il obéit à cet ordre muet.

Quelques minutes plus tard, des bonsoirs, des adieux ayant été échangés, il se retrouva seul, assis dans la vaste bergère où il avait reposé pendant les premières heures de la nuit.

De temps à autre, il fermait les yeux ; une grande fatigue l’accablait, mais c’était une fatigue énervée que fuyait le sommeil.

Comment eût-il pu dormir, alors que tant d’impressions, d’émotions nouvelles étaient venues se joindre au chagrin tout récent, aux doutes angoissés, qui avaient bouleversé sa vie et qui déjà maintenaient son cerveau dans un état de trouble si douloureux, au moment où il avait passé le seuil désolé du château ?

Cependant, une pensée dominait toutes les autres dans ce pauvre cerveau enfiévré.

Le violent émoi dont Claude de Chanteraine avait été saisie devant la bague d’Antonin Fargeot devait avoir eu pour cause la ressemblance de cette bague avec un bijou du même genre, perdu ou donné, dans des circonstances particulières, par un membre de la famille de Chanteraine ; si la jeune fille avait souhaité que le départ de Pierre fût différé de quelques heures, c’était parce qu’elle espérait obtenir du voyageur certains détails sur les faits qui avaient pu produire cette étrange coïncidence. En ce cas, Pierre allait la revoir, elle allait reparaître, seule éveillée, dans le château endormi…

Mais, n’était-ce pas le mirage d’une imagination surexcitée, ce mot : « Restez », que deux yeux éperdus par l’horreur de l’adieu avaient cru deviner sur les lèvres tremblantes de Claude ?

Claude viendrait-elle ? Claude allait-elle venir ? Pierre reverrait-il encore l’adorable apparition de cette nuit enchantée, la Belle au bois qu’il avait doucement réveillée et dont le sourire lui avait pénétré le cœur d’une ardeur délicieuse et toute nouvelle ?

Claude viendrait-elle ? Là était la question vitale, le problème, entre tous, absorbant !