Et l’homme qui attendait si fiévreusement, dans un vieux château de légende, la venue d’une jolie enfant en robe de portrait, s’étonnait de ne pas se sentir plus différent de celui qui, quelques heures auparavant, avait demandé le chemin de Mons-en-Bray à l’aubergiste des Audrettes et avait entendu, presque distraitement, prononcer pour la première fois le nom de Claude de Chanteraine.
Un temps s’était-il écoulé où le cœur de Pierre ne soupçonnait pas l’existence de cette créature exquise, où ses yeux n’avaient pas encore rencontré les yeux purs de la princesse du conte, où son oreille n’avait pas encore retenu le timbre doux et argentin d’une voix qui disait : « Je rêvais de vous… »
Pierre aimait, Pierre adorait mademoiselle Claude de Chanteraine et il lui semblait, en ces quelques heures, avoir vécu toute une éternité de tendresse.
Quoi de plus fou pourtant et de plus triste que cet amour de féerie qui resterait sans lendemain !
Claude aimait ailleurs, Claude était fiancée… puis, alors même que son cœur de jeune fille n’eût pas encore parlé, ne se fût pas encore promis, quel miracle eût pu rapprocher deux êtres que tout séparait, la fille des ducs de Chanteraine, la patricienne qui attendait dans un sépulcre que la France couronnât un roi, et Pierre Fargeot, le plébéien, le soldat dévoué à la République ?… Oui, certes, de cet amour né si vite, le colonel Fargeot n’avait rien à espérer.
Il n’espérait rien… Mais, à la minute précise où il était encore plongé dans les délices de son rêve trop court, que lui importait l’avenir ?
N’allait-il pas revoir Claude ?
Elle viendrait ! Il en était sûr, maintenant ! Elle viendrait… seule, sans doute ; elle viendrait avec sa bravoure ingénue…
Le bruissement très léger d’une robe de soie fit tressaillir l’officier.
Mademoiselle Claude de Chanteraine était là. Sous la lueur du jour qui pénétrait à travers les rideaux tirés, Pierre la voyait soudain, grave, très pâle, l’air résolu pourtant.