— Regardez, regardez bien… continua la jeune fille en s’animant sans pourtant élever la voix. Comparez… chaque signe… chaque détail… et ce que vous pourrez constater ainsi, ce n’est pas un rapport confus, une vague analogie… c’est l’identité la plus absolue !… Ah ! je suis sûre que maintenant, vous ne vous étonnez plus de l’émotion terrible qui m’a bouleversée tout à l’heure lorsque vous m’avez montré la bague que vous tenez de votre père…
— J’avais deviné ou tout au moins pressenti quel pouvait être le motif de cette émotion… mais l’identité des deux bagues, bien étrange sans doute, n’est peut-être pas inexplicable. N’oubliez pas, mademoiselle, que celle de ma mère fut achetée, non pas chez un orfèvre, mais chez un brocanteur. La marquise de Chanteraine n’avait-elle pas perdu l’anneau de fiançailles destiné à son fils ?
— Non, monsieur. Le précieux anneau avait été passé, par ma tante elle-même, dans une chaîne d’or que le petit Gérard portait au cou depuis sa naissance, avec une médaille à l’effigie de Saint-Michel, et qui ne le quitta jamais.
— Et le petit Gérard fut, n’est-ce pas, l’une des victimes du terrible incendie dont me parlait madame votre tante ?
— Qui peut savoir ? murmura la jeune fille.
— Mais, reprit Pierre surpris, eût-on jamais le moindre doute sur la mort de ce pauvre enfant ?
Mademoiselle de Chanteraine secoua la tête.
— Si vous adressiez une telle question à ma tante Charlotte ou à mes cousins de Plouvarais, monsieur, ils vous répondraient sans hésiter : « Non, il n’y a pas, il n’y a jamais eu le moindre doute sur cet affreux malheur… Gérard-Michel de Chanteraine est mort, comme son père, comme sa mère, il y a vingt-deux ans. » Cependant on a retrouvé — bien reconnaissables quoiqu’à demi calcinés et horriblement défigurés — les cadavres de mon oncle, de ma tante et de plusieurs domestiques ; on a retrouvé, parmi les décombres de l’escalier, la triste dépouille de la nourrice qui dormait auprès de Gérard et qui, très probablement, avait abandonné l’enfant pour fuir au plus vite… On n’a jamais retrouvé le corps de Gérard de Chanteraine.
— Oh ! je sais, reprit Claude sur un mouvement involontaire du jeune homme, je sais… Le corps d’un enfant de deux ans est bien frêle… il semble pourtant singulier qu’aucun vestige ne soit resté de ce pauvre petit être… ne fût-ce que le bijou qu’il portait au cou… Quoi qu’il en fût, le duc de Chanteraine, qui ne pouvait se résoudre à accepter l’idée d’un si complet, d’un si effroyable deuil, s’autorisa de ce fait pour espérer que Gérard avait été épargné, pour espérer même que, peut-être, un miracle rendrait à sa vieillesse désolée, la joie de contempler encore un fils de son sang… Et puis… Je vous disais, monsieur, qu’il ne fallait pas trop rire des gens qui croient aux légendes… Le merveilleux est si doux, si consolant à ceux qui sont très vieux… ou très jeunes !… Quand la mort eut fauché tous les êtres qui devaient perpétuer son nom, mon grand-père se rappela la légende de la Chanteraine… D’abord il n’en parla qu’avec une sombre mélancolie, puis il n’en parla plus… mais il s’en pénétra… Bientôt même, il la porta toujours en lui, comme une espérance secrète, cette croyance naïve que nos paysans se sont transmises à travers les siècles !… Oui bientôt, parce qu’il était très âgé peut-être et vivait beaucoup en dehors du réel, le duc de Chanteraine en vint à se persuader avec le plus humble de ses vassaux, que la race des Chanteraine n’était pas éteinte et que — comme la petite rivière un moment étouffée, par les rochers de la Cachette — elle reparaîtrait de nouveau, joyeuse et fière au soleil de Dieu ! Et il me faisait part de cet espoir étrange que j’accueillais à mon tour comme parole d’Évangile ! Dès que nous nous trouvions seuls, mon grand-père me prenait sur ses genoux et je lui demandais de me raconter les histoires de « quand le petit Gérard reviendrait ! »… C’étaient des histoires merveilleuses que je savais presque par cœur et dont je ne me lassais pas. Cependant, je n’en parlais à personne ; d’instinct, je craignais les railleries… Quand mon grand-père sentit venir la mort, il m’appela auprès de lui et me parla tout bas : « Tu l’attendras fidèlement, n’est-ce pas, ma petite, me dit-il de sa voix déjà lointaine, car il est ton fiancé… et il reviendra ! Il reviendra, ne perds pas patience, il reviendra !… je le sais… tu l’attendras… promets-moi… » Et je promis.
A ces mots, Pierre tressaillit ; une protestation passionnée lui échappa.