— Mais c’était une folie, vous ne pouviez ainsi sacrifier votre vie à une illusion…
Il avait oublié la bague et son énigme irritante. C’était l’histoire de Claude qu’il écoutait et Claude, à propos de cette bague qui la liait mystérieusement à une sorte de fantôme, s’abandonnait à la pente qui l’entraînait vers les confidences plus personnelles. Sous le voile des paroles qu’elle adressait à un inconnu dont elle se sentait comprise et respectée, elle essayait instinctivement de préciser pour elle même la tristesse confuse qui peu à peu l’avait envahie depuis quelques heures — effet présent, inéluctable peut-être quoique imprévu, d’un ensemble de causes lointaines. Elle semblait chercher ainsi un soulagement à son angoisse, alors qu’elle n’en trouvait pas, qu’elle savait bien, au fond, n’en trouver aucun, dans une expansion dont la douceur troublée l’énervait douloureusement et qui faisait peu à peu surgir de son cœur des regrets ou des appréhensions jusque-là insoupçonnés d’elle…
Cependant, après le reproche involontaire de Pierre, elle s’enfonça plus avant dans la voie pénible…
— J’étais trop jeune pour savoir ce que c’était que « sacrifier sa vie », continua-t-elle. La vie, qu’en savais-je ?… Et j’avais la foi ! Il me sembla — et rien ne pouvait détruire en moi cette idée — que bien vraiment, à la minute suprême, mon grand-père avait vu l’avenir. Lui mort, je ne cessai point d’attendre le « petit Gérard ». Les histoires que l’on ne me redisait plus, ma mémoire les retrouvait ou mon imagination les recréait… plus belles… C’est ainsi que j’ai grandi… A seize ans, à vingt ans, j’étais encore, j’étais toujours la petite fiancée qui attendait que son seigneur lui apportât le bel anneau d’or des promesses… De ce Gérard inconnu, mon rêve faisait un héros, un homme supérieur, à tous les autres hommes… Non, pas un instant, je n’ai douté de sa venue ! Je ne me demandais pas même comment il viendrait. Je savais que ce serait lui, lui seul qui m’arracherait au sépulcre où s’écoulait mon adolescence, ma jeunesse… Je savais que le vieux château s’ouvrirait un jour pour lui !… Si l’on m’avait interrogée sur mon avenir, j’aurais dit : « L’avenir ne m’inquiète point », et peut-être aurais-je ajouté, si j’avais voulu être franche : « J’épouserai mon cousin Gérard de Chanteraine, quand il reviendra. » Oui, je croyais alors que, d’un moment à l’autre, mon fiancé allait m’apparaître. En toute sincérité, en toute simplicité, j’aurais pu lui dire : « Je vous attendais »… Maintenant… je ne sais plus… Il me semble qu’en parlant de ces choses, je leur ai ôté de leur charme, il me semble que mes beaux espoirs se sont ternis, décolorés, comme les ailes des papillons qui se fanent dès qu’on les touche… Jadis, c’était moi qui allais les chercher dans le monde des illusions ; en vous les révélant — je ne sais pourquoi, en vérité — je les ai ramenés à celui des réalités… Et je juge mes rêves, ainsi que vous devez les juger vous-même, puérils… absurdes…
— Hélas ! le plus grand charme des rêves est précisément d’être absurdes, c’est-à-dire contraires au sens commun… Croyez-vous que je ne l’aie jamais constaté par moi-même ? fit Pierre doucement.
— Mais cette bague, cette bague… votre bague, monsieur Fargeot, elle est bien réelle, reprit la jeune fille avec une sorte d’effarement… Est-ce le bijou que la marquise de Chanteraine a reçu de mon grand-père ? Est-ce une autre bague, toute pareille ?… Le dessin confié à l’orfèvre peut, certes, avoir été reproduit plusieurs fois, bien qu’ordre eût été donné, alors, d’anéantir le modèle aussitôt après l’exécution des deux bagues… mais mon grand-père avait gravé lui-même les devises…
— … Et les deux devises que nous avons sous les yeux semblent se compléter, remarqua pensivement le colonel Fargeot. Espère et agis, dit la bague que devait porter Gérard de Chanteraine. Prie et espère eût pu dire la bague que Gérard eût donnée à sa fiancée. L’action, la lutte confiante pour lui ; la prière et la foi paisible pour elle… C’est comme un idéal de vie…
Claude demeura silencieuse pendant quelques minutes.
— Colonel Fargeot, fit-elle enfin, je crois, malgré moi, que ce bijou tombé entre vos mains par hasard, est bien celui qui appartint jadis à Gérard de Chanteraine… Il faut que nous soyons fixés, vous et moi, sur son authenticité… Les circonstances qui nous ont rapprochés, un peu en dehors de la vie positive, m’ont déjà conduite à vous révéler des choses que je pensais taire toujours… Cependant je ne vous ai pas tout dit… Sauf peut-être le dévoué Quentin qui ne m’a jamais permis de deviner quels secrets se cachent sous son front rigide, il ne se trouve plus au monde un être vivant qui sache ce que je veux que vous appreniez encore de moi aujourd’hui… N’est-ce pas que je puis avoir en vous cette grande confiance… cette confiance invraisemblable dont la spontanéité me troublerait et que je jugerais sans doute insensée moi-même, si, emportée par le courant de tant d’événements inattendus, affolants, j’avais le temps ou la force de réfléchir ?
Mademoiselle de Chanteraine parlait avec une grande douceur, mais cet accent de loyauté chaste laissait deviner une sorte de détresse.